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105 pour un siècle / La chronique de Leopol Bourjoi (1/2)

 

Créateur de culture, l’artiste est chercheur d’Être, de sens et de conscience.
Par l’art il imagine l’univers culturel dans lequel nous découvrons notre humanité.
Sans les artistes nous en serions réduits à jouer de notre humanité à l’oreille.
                                                                                                              Bourjoi

 

Le 2 juin 2018, en compagnie de monsieur Pierre Lessard-Blais, maire de l’arrondissement Mercier—Hochelaga-Maisonneuve, mesdames Carole Poirier et Marjolaine Boutin-Sweet, respectivement députées provinciale et fédérale, et Bourjoi l’artiste, monsieur Antoine Chagnon, président de l’entreprise Lallemand, inaugurait la sculpture monumentale publique intitulée Triptyque du centenaire Lallemand 1915-2015. Il s’agit d’une œuvre d’art permanente en reconnaissance des travailleurs de l’usine qui se trouve sur la rue Préfontaine, au bout de l’allée centrale du beau parc fraîchement rénové Sarah-Maxwell, adjacent à la rue Lafontaine, dans le quartier Hochelaga.

            Voici son histoire. Première de deux chroniques.

Depuis 1915, sur la rue Préfontaine dans le quartier Hochelaga, se trouve une usine venant d’un autre temps, d’une autre manière de vivre le monde. Cette usine n’est qu’à quelques pas de mon atelier.

Au cours des ans, le monde autour d’elle, notre monde, a subi de nombreuses mutations. L’usine a été agrandie et rénovée à plusieurs reprises.

Gilles Lipovetsky, dans son ouvrage intitulé L’Esthétisation du monde: vivre à l’âge du capitalisme artiste, affirme que certaines entreprises et corporations se sont transformées en même temps que la société en se donnant la responsabilité de contribuer par l’art et le design à la beauté du monde. Il semble que ce soit le cas pour cette entreprise de notre quartier.

En 2015, l’usine Lallemand fêtait son centenaire en ouvrant ses portes au voisinage. Cela a été l’occasion pour beaucoup de citoyens de découvrir que depuis sa fondation, l’usine produisait des levures alimentaires, destinées majoritairement à la boulangerie.

Pour le quartier Hochelaga-Maisonneuve, je suis l’artiste-ouvrier d’Hochelaga. Il y a un vieil adage qui dit que nul n’est prophète en son pays.

Pourtant, malgré tout ce qui se dit sur le quartier Hochelaga et ses habitants, les responsables de l’usine Lallemand m’ont demandé en 2015, sans avoir la moindre idée de ce que je leur proposerais, de réaliser une œuvre d’art monumentale publique soulignant le centenaire de leur usine de la rue Préfontaine. Cette confiance semble aller de pair avec leur profond attachement à notre quartier.

Réaliser une sculpture monumentale publique sur commande est pour un artiste un beau défi. Un défi artistique, esthétique et technique d’une grande complexité qui risque d’être examiné et parfois jugé impitoyablement de toutes sortes de manières durant longtemps.

Lorsque je réalise une œuvre hors de mon parcours artistique personnel, destinée à témoigner imperturbablement pour les années à venir de mes capacités de devin et de chantre, je sais très bien que je suis au service d’un art qui doit se confondre avec le présent et son sujet jusqu’à sembler en avant de son temps. Ce qui lui permettra de supporter l’usure du temps auquel elle sera exposée.

Durant des semaines, voire des mois selon l’importance du projet, je dois oser me maintenir en état de vulnérabilité réceptive. Rester ouvert comme une huître livrant une perle alors qu’elle est à nacrer l’éclat de son noyau.

C’est comme si, l’expérience aidant, les fontanelles s’ouvraient de nouveau afin de laisser entrer une myriade de moments sublimes. Ce qui par la suite permet de puiser l’inspiration à de nombreuses sources émotives et intellectuelles.

Au cours de cette période de vie intérieure vécue à vif, un simple vol d’outardes caquetant joyeusement tout en haut de l’azur glacial, une pièce musicale ou de simples petits gestes humains deviennent magnifiquement émouvants.

Lorsque j’ai appris que malgré sa présence sur le sol d’une quarantaine de pays, l’entreprise Lallemand était toujours une entreprise persistant à demeurer familiale et profondément attachée à son lieu d’origine, j’ai pensé à Adam Smith. Ce réputé père de l’économie moderne considérait dans son ouvrage La richesse des nations que l’entreprise de type familial était le modèle d’affaires idéal puisqu’elle était génératrice de ce qu’il appelait des cercles vertueux, contrairement à d’autres modèles qui avaient plutôt tendance à produire des cercles économiques vicieux.

C’est ainsi que j’ai trouvé le cœur de l’inspiration qui allait porter le sens de cette œuvre. Si cela avait été une autre entreprise dotée d’un autre caractère, cela aurait été différent.

Avec l’usine Lallemand, il m’a semblé évident d’associer la famille au cœur de l’usine à la famille élargie composée des travailleurs employés de l’usine.

De là m’est venue l’idée d’inscrire le nom de 100 travailleurs ayant travaillé et/ou étant toujours employés à l’usine. Soit un employé par année d’existence de l’usine de la rue Préfontaine.

La direction a tenu à faire encore mieux en inscrivant plutôt le nom de tous les employés y ayant travaillé plus de 25 ans. Madame  Lise Chabot-Courchesne, la doyenne des employés avec ses 52 années d’ancienneté, était très heureuse d’être présente lors de l’inauguration. Parmi les noms des employés de l’usine, on retrouve aussi naturellement le nom de son fondateur, Fred Lallemand.

La suite de la chronique jeudi.

A propos Léopol Bourjoi

Pour le quartier Hochelaga-Maisonneuve, Bourjoi est l’ouvrier artiste. Il a depuis 1968, à 18 ans, présenté ses œuvres dans plus de 80 expositions solos et de groupe à Montréal, Laval, Québec, Labrador City et Washington. Durant un quart de siècle, il a parcouru usines et chantiers pour y apprendre les métiers et les valeurs des ouvriers qui construisent le monde matériel pour tous. À la fin de cette exploration, afin de valider son parcours d’artiste autodidacte, Bourjoi a à 46 ans obtenu une maîtrise en arts plastiques de l’UQAM. Depuis 2001 il produit ses oeuvres dans le bel atelier qu’il a construit de ses mains dans le quartier Hochelaga (son quartier) en 2000. Depuis il exprime par ses œuvres de plasticien et son écriture, la culture et les valeurs qu’il a adoptées.

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