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Le leg du 375e fait table rase

Le 26 mai 2016, les citoyens du quartier Hochelaga-Maisonneuve étaient conviés à un atelier d’idéation animé par l’entreprise Percolab et portant sur l’aménagement d’une place publique dans le secteur du viaduc ferroviaire Ontario.

J’y étais.

Il nous a été proposé de rêver sans penser au budget. Emporté par l’enthousiasme des promesses de réalisations exceptionnelles, j’ai présenté un projet de sculpture monumentale qui, je l’espérais, ferait office de balise d’entrée tout en célébrant le renouveau du quartier qui en a, nous en convenons tous, bien besoin.

En 2017, nous étions de nouveau invités à prendre part à une assemblée publique qui s’est tenue le 21 mars au Centre communautaire Hochelaga.

Nous y étions nombreux.

À l’exception de l’éclairage déjà prévu dans le tunnel Ontario et de quelques mesures de sécurité pour les cyclistes, il ne restait rien de la consultation du 26 mai 2016.

Presque un an plus tard, la réalisation du leg du 375e est devenue urgente, alors que son emplacement doit être déplacé pour cause de contamination des sols.

D’une certaine manière, il s’agit d’un mal pour un bien. La paroisse de La Nativité de la Sainte-Vierge fêtera son 150e anniversaire en 2017. Pour cela, monsieur le curé Jorge Muniz et la fabrique de la paroisse ont accepté que les nouveaux aménagements du parvis de l’église empiètent sur le terrain de celle-ci jusqu’en 2042. Comme on dit, ça tombe bien, alors que la rénovation, la modernisation et l’agrandissement feront heureusement d’une pierre deux coups. Une idée, disons le, géniale de l’arrondissement.

Cela permettra sûrement de redonner une seconde jeunesse à ce monument architectural qu’est l’église, tout en prolongeant la promenade Ontario jusqu’à la rue Dézéry. Ce faisant, on contribuera à mettre en valeur des commerces tels que La Flèche rouge, la Grange du boulanger et le Rond-Point, qui est à s’installer dans les anciens locaux du Bobby McGee. Tout ceci me réjouit.

Ce qui me réjouit moins, c’est que l’on ait fait abstraction de toutes les suggestions émises candidement par les citoyens le 26 mai 2016, tout comme de la sculpture déjà présente sur le terrain de l’église; une œuvre à mettre dans la catégorie des initiatives citoyennes, qui a été réalisée spontanément avec la généreuse collaboration des citoyens d’Hochelaga et qui a permis d’inscrire dans l’art les valeurs historiques de notre quartier. Par respect à l’endroit d’une initiative culturelle citoyenne, il aurait pourtant suffi de déplacer de quelques mètres une sculpture qui occupe moins de 3 mètres carrés sur un projet de 2000 mètres. Comme si un sylviculteur ferait abattre et jeter au le feu un arbre sous prétexte de ne pas l’avoir planté lui-même. Quelqu’en soient les motivations, j’ose croire que nous ne sommes plus à l’époque de Louis XIV et André Le Nôtre.

On ne retrouve pas, dans ce projet présenté hâtivement, les beaux massifs de fleurs que monsieur le curé prévoyait planter de chaque côté de l’église. Ne pourrait-il y avoir plus de couleurs au sol comme les citoyens l’ont fait sur la promenade à quelques pas au sud de l’église? Qu’en est-il de la symétrie inhérente à l’architecture des églises? La sculpture à gauche aurait alors été le pendant du point d’eau à droite. Pourquoi l’accès pour les personnes à mobilité réduite ne se fait-il pas par la porte latérale donnant sur la rue Saint-Germain?

En 1969, j’ai vu un artiste sculpter à la scie à chaîne des poteaux de lignes électriques sur le terrain vacant au pied de son atelier alors qu’il travaillait à la réalisation de la barrière d’entrée de grand format du site des Jeunesses musicales du Mont Orford. Ce terrain vacant était à l’intersection du boulevard De Maisonneuve (la rue De Montigny à l’époque) et de la rue Frontenac. Son atelier était au deuxième étage d’un hangar couvert de tôle grise en bordure de la ruelle Huet (devenue avenue Huet).

Cet artiste était Jacques Huet, né Dinel. Désirant se distinguer de son frère plus âgé, le sculpteur Roland Dinel, il avait changé son patronyme. Il a été le premier artiste professionnel que j’ai connu et nous sommes devenus amis. Jacques, avec Armand Vaillancourt et Robert Roussille, a été de tous les combats qui ont conduit entre autres choses à la Loi sur le statut de l’artiste.

Au cours des premières années du Programme d’intégration de l’art à l’architecture, certains architectes n’appréciaient pas que le programme leur impose la présence d’œuvres qui pouvaient détourner l’attention de leur construction ou ne correspondaient pas à leur vision. Malgré tout, grâce à des artistes comme Jacques, l’indifférence ou le rejet sont maintenant beaucoup plus rares, même s’il arrive encore qu’ils surviennent dans certaines situations.

Il reste beaucoup à faire pour améliorer les conditions de vie et de pratique des artistes, mais c’est surtout leur statut face aux autres intervenants de la société qui reste à travailler. Surtout lorsque ces derniers croient jouir d’une sorte de droit de préséance régalien.

Mes lecteurs le savent déjà, à l’adolescence, au début de mon parcours artistique, j’ai délibérément choisi d’être autodidacte. Rat de bibliothèque peut-être, mais autodidacte tout de même. Ce n’est qu’à 40 ans, afin de valider mon parcours artistique, que je me suis plié à des études universitaires qui m’ont permis, tout en accumulant quelques dizaines de crédits en histoire de l’art et en sciences de l’éducation, d’obtenir une maîtrise en enseignement des arts plastiques. Mais cela ne fait aucune différence. Certains ronds de cuir, si je puis me permettre ce terme, persistent à lever le nez sur le travail, comme il a déjà été écrit en première page des Nouvelles Hochelaga-Maisonneuve, d’un ouvrier artiste.

Mon directeur de thèse à la maîtrise, Jacques-Albert Wallot, disait que je faisais de l’art savant. Il voulait dire délibéré. Un art sans mystère parce qu’il vient d’un cœur passionné comme disait Montaigne. C’est également de là que vient la sculpture Pourquoi naître? qui a été déposée, ce qui semble tout à fait naturel, sur le terrain de l’église de La-Nativité-de-la-Sainte-Vierge.

Le penseur Blaise Pascal disait que « le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît point ». Peut-être est-ce pour cela qu’en certaines occasions, je dis bien certaines occasions,  le monde politique de proximité envers lequel je porte pourtant toute ma confiance, en est le contraire. Il semble se tenir dans un univers parallèle ayant peu de contacts véritablement vivants avec le monde à l’image de notre quartier dit ouvrier, qui insuffle de l’air dans nos poumons et fait librement battre nos cœurs sans penser rapports de force et agendas particuliers.

A propos Léopol Bourjoi

Pour le quartier Hochelaga-Maisonneuve, Bourjoi est l’ouvrier artiste. Il a depuis 1968, à 18 ans, présenté ses œuvres dans plus de 80 expositions solos et de groupe à Montréal, Laval, Québec, Labrador City et Washington. Durant un quart de siècle, il a parcouru usines et chantiers pour y apprendre les métiers et les valeurs des ouvriers qui construisent le monde matériel pour tous. À la fin de cette exploration, afin de valider son parcours d’artiste autodidacte, Bourjoi a à 46 ans obtenu une maîtrise en arts plastiques de l’UQAM. Depuis 2001 il produit ses oeuvres dans le bel atelier qu’il a construit de ses mains dans le quartier Hochelaga (son quartier) en 2000. Depuis il exprime par ses œuvres de plasticien et son écriture, la culture et les valeurs qu’il a adoptées.

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