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ART VIVANT

Les lecteurs de QuartierHochelaga savent bien ce qui se passe pour l’avoir lu en nos pages depuis un mois.

Ce texte n’est pas pour insister. Il est surtout destiné à faire part à mes lecteurs des réflexions que la situation suscite en moi. Il y en a d’autres. J’y reviendrai au long de mes prochains textes.

Que vous soyez quelques centaines à prendre le temps de me lire me touche profondément.

En 2015, quelques citoyens du quartier Hochelaga-Maisonneuve et moi avons candidement réalisé une sculpture monumentale sur laquelle est illuminé le texte qui suit :

Pourquoi naître, si ce naît pour vivre?

Pourquoi le travail, si ce naît pour rester en vie?

Pourquoi ouvrier, si ce naît pour construire le monde à d’eux?

Comment vivre, si ce naît ensemble?

Depuis quelques semaines, depuis que les 2000 mètres carrés du leg du 375e de Montréal lui disputent les 3 mètres carrés de sol qu’elle occupe, cette sculpture d’initiative citoyenne est menacée.

http://www.quartierhochelaga.com/oeuvre-dart-public-mise-peril/

Que faire?

Aucune société ne peut être plus évoluée que l’espèce humaine elle-même. Si Diogène de Sinope vivait à notre époque, il pourrait tenir le même discours qu’il y a 24 siècles, sans se tromper de beaucoup. Il retrouverait le même besoin d’être approuvé par la société en chacun de nous. Il retrouverait la pulsion conformiste des élites. Il retrouverait la séduction du statut social derrière toutes les ambitions.

Je crois malgré tout que la société peut progresser et s’ajuster à de nouvelles réalités sociales.

Ce n’est jamais assez rapidement, mais cela est possible.

En 2009, Simon Brault publiait un ouvrage dans lequel il faisait la promotion de Montréal, ville culturelle. L’organisme Culture Montréal y fait souvent référence.

Il semblerait qu’il soit possible pour les artistes d’œuvrer à Montréal et même modestement, à leur manière, d’y contribuer. Il semble que cela choque ceux qui se croient investis de la responsabilité d’en être les seuls promoteurs. Que faire? La vie suit son chemin, malgré tout ce qu’on veut en faire qui lui ressemble rarement.

La quatrième révolution industrielle est à nos portes. Comme toujours, on nous annonce des lendemains qui chantent comme on nous annonçait il y a peu la société des loisirs. Liberté 55 nous était promis, alors qu’aujourd’hui, on charcute les fonds de pensions à travers tout le Québec.

Qu’il y ait une quatrième révolution industrielle implique qu’il y en a déjà eu trois. Au 19e siècle, le sport était pratiqué en dilettante et n’était pas un secteur d’activité économique important. Il est depuis devenu un des secteurs d’activité humaine qui a servi d’exutoire économique aux pertes d’emplois et de redistribution des revenus que la révolution industrielle avait absorbé, tout en générant une nouvelle croissance économique.

Ce principe est tellement bien intégré à l’économie qu’on ne le voit plus.

Depuis quelques années, les investissements en culture génèrent au moins trois fois plus de retombées que les investissements sportifs.

Lorsqu’il s’agit du quartier Hochelaga-Maisonneuve, on dit que l’indice bohémien y est exceptionnellement élevé. En 2002, il était en moyenne de 1,15 en Amérique du Nord et de 1,79 à Montréal. Dans Hochelaga-Maisonneuve, il est encore plus élevé. On doit en profiter et ne pas regarder la vague passer sans rien faire. Le terreau fertile est là, il faut le reconnaître, même lorsque cela dérange quelque peu. Les récents développements de la rue Sainte-Catherine en sont témoins, mais cela n’interdit pas qu’il y en ait d’autres. Ce n’est pas une raison pour le sylviculteur du coin de faire abattre un arbre qui a poussé spontanément.

Je l’ai souvent dit, j’ai grandi dans ce quartier.

Afin d’en faire de l’art, j’ai fait mes premières classes d’artiste en usine et sur des chantiers. Ce n’est qu’après avoir participé à plus de 70 expositions en tant qu’artiste autodidacte que je me suis inscrit à l’université et obtenu une maîtrise en enseignement des arts. J’ai ensuite enseigné les arts plastiques au secondaire, en adaptation scolaire.

C’est pour cela que le journal Les Nouvelles Hochelaga-Maisonneuve m’a qualifié d’ouvrier artiste en 2013. C’est pour assumer ce titre qu’en 2015, l’ouvrier artiste a tenu à voir si le quartier ouvrier Hochelaga avait, sans perdre son caractère, la capacité de s’ajuster au 21e siècle, à ses bouleversements et à la quatrième révolution industrielle.

Je voulais voir si un quartier habitué à construire le monde matériel qui dure sans chercher à le posséder pouvait aussi faire de cette pulsion une capacité à construire son avenir avec art, afin de témoigner de son histoire et de son caractère.

La sculpture intitulée Pourquoi Naître est le résultat de mes questionnements. C’est ce qui survient lorsque l’art est vécu comme un sacerdoce dans un monde qui semble vouloir se passer de tout ce qui fait l’humain par le dedans. Pourtant, la sagesse séculaire dont nous croyons pouvoir nous passer sait que l’homme ne vit pas que de pain.

On dit également souvent qu’il faut savoir d’où on vient pour savoir où on va.

La sculpture en acier Corten, un matériau fréquemment utilisé en art contemporain, d’une tonne et demie, a aisément été réalisée avec l’aide et le travail des citoyens du quartier. Ayant trouvé refuge près de l’église La-Nativité-de-la-Sainte-Vierge-d’Hochelaga, qui fêtera le 150e anniversaire de fondation de sa paroisse en 2017, la sculpture monumentale est une œuvre d’initiative citoyenne qui porte le caractère et l’histoire d’un quartier qui a besoin plus que jamais qu’on se souvienne de son caractère et de son histoire.

Cette œuvre n’est que travail et don de l’artiste dialoguant avec son milieu.

La sculpture est incarnation du très grand besoin d’art et de culture de notre quartier.

Venant de la collectivité, elle n’existe que pour être remise gratuitement à celle-ci.

Que ce citoyen culturel soit là où il est n’est que concours de circonstances. Cela n’a jamais été fait pour nuire ou choquer. Au contraire.

Que le leg du 375e de Montréal dispute avec ses 2000 mètres carrés les 3 mètres carrés qu’occupe la sculpture est un hasard. Cela aurait pu être un hasard heureux lorsqu’on croit que les mouvements de l’histoire suivent des courants qu’on ne peut percevoir à l’avance.

Modestement, l’œuvre ainsi conçue souhaite être un témoin authentique, précurseur d’une politique d’art public dans Hochelaga-Maisonneuve qui se fait attendre.

Je n’ose pas penser qu’exprimer avec conviction, sans l’ombre d’aucune vanité personnelle, les valeurs ouvrières du quartier choque, ou que le matériau choque, ou que la passion pour notre quartier avec le quartier est désormais insupportable. Peut-être que je me trompe.

Je n’ose pas pousser les doutes trop loin. Je ne sais que créer du beau autant que possible, du plein de sens tout le temps. Je ne suis pas équipé pour la controverse, surtout avec des voisins.

Je ne m’attendais vraiment pas à ce que la gratuité, la candeur et la passion de l’art pour notre quartier puissent provoquer autant de malaises.

La sculpture n’est pas l’œuvre que d’un citoyen, tout comme elle ne s’est pas faite toute seule. Elle a encore besoin de la contribution de plusieurs pour continuer d’exister là où les mouvements souterrains de l’histoire locale qui se fait l’ont conduite.

A propos Léopol Bourjoi

Pour le quartier Hochelaga-Maisonneuve, Bourjoi est l’ouvrier artiste. Il a depuis 1968, à 18 ans, présenté ses œuvres dans plus de 80 expositions solos et de groupe à Montréal, Laval, Québec, Labrador City et Washington. Durant un quart de siècle, il a parcouru usines et chantiers pour y apprendre les métiers et les valeurs des ouvriers qui construisent le monde matériel pour tous. À la fin de cette exploration, afin de valider son parcours d’artiste autodidacte, Bourjoi a à 46 ans obtenu une maîtrise en arts plastiques de l’UQAM. Depuis 2001 il produit ses oeuvres dans le bel atelier qu’il a construit de ses mains dans le quartier Hochelaga (son quartier) en 2000. Depuis il exprime par ses œuvres de plasticien et son écriture, la culture et les valeurs qu’il a adoptées.

2 Commentiares

  1. Diane Asselin

    Les fautes d’orthographe font partie de l’oeuvre ?

    • Rémi Charest

      @Diane Asselin

      Je crois qu’il s’agit d’une forme poétique voulue, si c’est le cas ces «fautes » sont acceptables.

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