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Tableau d’une mixité réfléchie

La présence accrue d’artistes à Hochelaga-Maisonneuve soulève des interrogations sur leur rôle d’agents de gentrification. Bénédiction ou cadeau empoisonné, ces artistes font malgré eux partie d’un processus d’embourgeoisement, dont ils sont parmi les premières victimes.  « Dès que les loyers augmentent, les artistes sont les premiers à s’en aller. Ils font malgré eux partie de la gentrification, mais n’en sont pas les créateurs; ça se retourne contre eux », estime Gilles Renaud, directeur général d’Ateliers créatifs Montréal.

Atelier Créatif Montréal accueille des artistes dans leurs locaux sur la rue Sainte Catherine.

Cette organisation à but non lucratif créée en 2007 se donne pour mission d’offrir aux artistes des lieux de travail et de création abordables et sécuritaires, à moyen et long termes. Leur dernier projet en date, le Sainte-Catherine, a ouvert ses portes à l’automne 2016. Il s’agit d’un ancien local à bureaux que le collectif a adapté pour en faire des ateliers d’artistes, qu’il loue à des prix très modiques.

« En ce moment, les artistes s’installent quelque part et sont rapidement forcés de déménager à cause de l’augmentation des loyers ou de la construction de condos, explique Gilles Renaud. À force d’aller toujours un peu plus loin, ils ne se retrouvent même plus à Montréal. Si on n’était pas là, dans certains quartiers, il n’y aurait plus d’artistes », souligne-t-il.

De tels déménagements forcés, Georges Dutil en a vécu. Photographe depuis plus de 45 ans et résident d’Hochelaga-Maisonneuve depuis 27 ans, il a vu le prix des loyers monter en flèche dans plusieurs quartiers de Montréal, des hausses non négligeables pour les artistes dont le salaire annuel peut tourner autour de 20 000 $. « Beaucoup de gens viennent ici parce que c’est encore abordable. Mais on ne peut pas empêcher les prix d’augmenter, comme on ne peut pas empêcher la gentrification. C’est un phénomène universel, une évolution normale », croit M. Dutil.

Il ne s’inquiète pas outre mesure de la hausse des loyers et prône avant tout la protection des édifices pour préserver le patrimoine historique. Très attaché au quartier, l’artiste croit fermement qu’il « y a de la place pour tout le monde » et que l’esprit communautaire assez unique du quartier saura être conservé. « Moi, c’est certain que je ne partirai pas d’Hochelaga-Maisonneuve », affirme-t-il fermement.

La communication a bien meilleur goût

« Souvent, les artistes sont des gens qui ont besoind’espace et qui ont peu de moyens financiers, explique Hélène Bélanger, professeure au département d’études urbaines et touristiques de l’UQÀM. Ils trouvent dans les anciens quartiers industriels des espaces abordables, ce qui crée un bassin d’artistes. Ce bassin attire des activités connexes, dont des commerces comme des cafés sympathiques. Tout à coup, les artistes se retrouvent à favoriser les processus de gentrification, alors qu’ils les combattent eux-mêmes parce qu’ils en sont les premières victimes », déplore la professeure. Ironie du sort qui fait des artistes les responsables de leurs propres difficultés financières.

S’ils sont perçus comme des agents de gentrification, croit Hélène Bélanger, c’est parce qu’ils sont au début d’une série de processus qui s’enchaînent et aboutissent aux condos, symbole ultime d’un quartier devenu « bourgeois ». Ce processus est néanmoins totalement hors de leur contrôle, allant à l’encontre de leur volonté et de leurs propres intérêts.

Pour mettre un frein au processus de gentrification, qui menace d’étouffer les origines du quartier, la clé semble être de se parler, de trouver un équilibre et surtout de demeurer unis.

« Il faut en arriver à une mixité qui inclurait autant des endroits peu chers pour les artistes que des logements abordables, et que ça puisse cohabiter avec des condos qui pourront être achetés par des gens du quartier; l’un n’excluant pas l’autre », estime Gilles Renaud. Un avis partagé par Hélène Bélanger, qui considère que la gentrification peut et doit être contrôlée. « Il faut une forme de protection, autant pour le résidentiel que le commercial. Il ne sert à rien de se battre contre chaque petit développement; il y a de la place et ça peut être bénéfique pour tout le monde, dans une certaine mesure. Mais le quartier peut être rénové sans être trop liché, et pour que les gens se sentent encore chez eux », conclut-elle.

Le Plateau Mont-Royal est un très fort exemple d’un quartier où la gentrification a eu raison de la mixité, où l’offre s’est homogénéisée au détriment des petits commerces « pas chers ». C’est cet extrême que veulent à tout prix éviter les organismes comme Ateliers créatifs Montréal ou les Comités Logement. « On développe une conscience, on peut penser qu’on est plus wise qu’on l’était parce qu’on a vu ce que ça a fait, espère Gilles Renaud. Il faut qu’il y ait du monde allumé qui s’implique, des organismes qui soient présents pour réfléchir à des solutions. »

Crédit photo : Ericka Muzzo

A propos Ericka Muzzo

Ericka Muzzo
Nouvellement installée à Hochelaga-Maisonneuve, Ericka est étudiante en journalisme à l’Université du Québec à Montréal. Elle se passionne pour ces histoires en apparence banales qui épicent la vie et créent des ponts entre nous, individus à la fois si uniques et pourtant si semblables.

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