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Le Bourgeois / La chronique de Leopol Bourjoi

Mon ancêtre le plus éloigné en terre d’Amérique s’appelait Jacques (Jacob) Bourgeois.

Médecin chirurgien venant de France, il est arrivé à Port-Royal, alors capitale de l’Acadie, en 1642. Il y est devenu cultivateur, constructeur de navires et interprète francophone auprès des Anglais de Boston. Particulièrement industrieux de caractère, il s’est plus tard établi à Chignectou[1], où il a construit un moulin à farine et un moulin à scie avec ses fils.

Au crépuscule de sa vie, il est retourné à Port-Royal, où il est décédé octogénaire en 1701.

Au cours de sa vie, mon ancêtre a fait la promotion de la colonisation acadienne. Ce n’est que plus de 50 ans après sa mort qu’a eu lieu l’infâme dispersion des Acadiens par l’armée anglaise au cours de laquelle 8000 des 12000 Acadiens ont péri, détruisant des centaines de familles.

Nous savons maintenant que de tels traumatismes s’inscrivent dans la génétique des enfants à naître pour sept générations. C’est ainsi que nous savons que les descendants de la famine d’Irlande, par exemple, en portent toujours les traces. Qu’en est-il des Bourgeois et des autres descendants des Acadiens ?

Le fruit de tous les efforts de Jacques Bourgeois et de son épouse Jeanne Trahan, leur intelligence, leur dévouement, leur débrouillardise et celle de leurs enfants, de la famille qu’ils ont fondée et des familles avec lesquelles leurs enfants avaient tissé des liens, tout cela a été écrasé sans pitié.

Des soldats qui n’en retiraient aucun bénéfice et qui se trouvaient plutôt à obéir à quelques hommes féroces obnubilés par l’intérêt personnel, le pouvoir et la cupidité ont détruit des familles entières. Le monde n’a pas changé depuis. Les méthodes peut-être, mais pas l’esprit ou les objectifs. Ce qui était génocide biologique est devenu culturel, la seconde nature de l’humain.

Durant des centaines de générations, les familles ont affronté d’innombrables dangers, souvent incompréhensibles ou incommensurables. Chaque génération ayant malgré tout réussi à survivre à ces épreuves est héritière des capacités génétiques et des talents qui ne doivent rien au statut social, quel qu’il soit, d’une longue lignée de survivants qui se perd dans la nuit des temps.

Eugène Bourgeois en 1927

Cela en soi mérite le respect et l’estime de chacun d’entre nous par chacun d’entre nous. J’en ai fait une source de fierté et de confiance en la vie. La vraie vie, celle qui vient de la nature qui est en nous tous, quoiqu’on en pense.

Pour ce qui est des capacités à s’adapter aux conditions sociales créées par d’autres humains, ces conditions changent à chaque génération. Lorsqu’il s’agit d’affronter la société des humains, depuis l’invention de l’épée de bronze et de la monnaie, rien de ce que la famille a appris durant des millénaires ne peut la protéger, que ce soit du pire ou de l’ordinaire, de la nature humaine qu’on a qualifiée de péché originel en d’autres lieux.

Mon histoire familiale retrouve la débrouillardise et l’inventivité des Bourgeois en 1844, à Saint-Jacques de l’Achigan, où vivait mon arrière-grand-père Joseph Bourgeois, descendant de la lignée de Germain Bourgeois. On a aussi retracé  Jean-Baptiste Bourgeois, descendant de Charles, qui était lui le deuxième fils de Jacques et Jeanne, dont j’ai parlé précédemment.

Né en 1856, Jean-Baptiste, aussi appelé Louis, était architecte[2]. Il a fait les plans de l’Archevêché de Trois-Rivières, de l’église Sainte-Marie-Madeleine de Cap-de-la-Madeleine et à la fin de sa vie, la superbe maison d’adoration baha’ie à Wilmette[3], près de Chicago, en Illinois.

Françoise Gaudet-Smet, d’illustre mémoire au Québec, n’était pas peu fière, au point de nommer son domaine Gaudet-Bourg, d’être apparentée à Jean-Baptiste. Cette gloire rejaillissait sur tous les Bourgeois qui étaient au courant de leur lien. Enfant, cela était pour moi une lueur qui me permettait de voir au-delà des vexations d’une enfance incompréhensible.

Être ouvrier n’est ni une nature génétique ni une fatalité. Notre évolution naturelle nous a plutôt conduits durant 5000 ans à devenir les jardiniers du monde vivant. Beaucoup d’entre nous l’étant toujours. Cela peut nous revenir. Les Amish y arrivent. Au Québec, avant l’arrivée de la modernité, nous y étions presque.

Être ouvrier n’est qu’un état social, une manière d’être, une affaire de quelques générations, dont la société a eu besoin un temps. Dont elle se presse maintenant de se débarrasser par l’automatisation et les robots.

Mon grand-père Eugène est né à Montréal en 1898. Même petits bourgeois, son frère et lui ont probablement été les plus bourgeois des Bourgeois de notre famille.

Mon grand-père a grandi dans une belle grande demeure située sur l’avenue des Pins.

La modernité ayant essaimé l’idée de bourgeoisie, les biens, l’aisance et les privilèges ont pour un temps semblé plus accessibles.

Cela n’a pas duré.

Dans mon prochain texte, je raconterai comment il n’a fallu que quelques années pour qu’Eugène Bourgeois passe de bourgeois à ouvrier.

 

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Baie_de_Chignectou

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Baptiste_Bourgeois.

[3] https://en.wikipedia.org/wiki/Bahá%27%C3%AD_House_of_Worship_(Wilmette,_Illinois)

 

A propos Léopol Bourjoi

Pour le quartier Hochelaga-Maisonneuve, Bourjoi est l’ouvrier artiste. Il a depuis 1968, à 18 ans, présenté ses œuvres dans plus de 80 expositions solos et de groupe à Montréal, Laval, Québec, Labrador City et Washington. Durant un quart de siècle, il a parcouru usines et chantiers pour y apprendre les métiers et les valeurs des ouvriers qui construisent le monde matériel pour tous. À la fin de cette exploration, afin de valider son parcours d’artiste autodidacte, Bourjoi a à 46 ans obtenu une maîtrise en arts plastiques de l’UQAM. Depuis 2001 il produit ses oeuvres dans le bel atelier qu’il a construit de ses mains dans le quartier Hochelaga (son quartier) en 2000. Depuis il exprime par ses œuvres de plasticien et son écriture, la culture et les valeurs qu’il a adoptées.

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