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Dénoncer ou saluer : l’Opération Cyclope et les travailleuses du sexe du quartier.

spvhm

Dans le cadre de la journée internationale pour mettre fin à la violence envers les travailleuses-eurs du sexe, le 17 décembre dernier, l’organisme Solidarité pour les prostitués vivant dans Hochelaga-Maisonneuve (SPVHM), a tenu un événement public invitant les résidants du quartier à renoncer à participer à l’Opération Cyclope auquel participent certains arrondissements, notamment Hochelaga-Maisonneuve via le poste de quartier (PDQ) 23. Sous la haute surveillance de 4 patrouilles de police, 25 personnes se sont regroupées un soir glacial pour faire entendre leur voix.

Vous avez peut-être reçu cet été ou dernièrement, un dépliant vous expliquant ce qu’est l’Opération Cyclope : si vous êtes témoins d’une scène où un client sollicite une travailleuse du sexe dans le quartier, la police vous invite à prendre en note les détails et de les faire parvenir par l’entremise d’un formulaire disponible sur le site Web du PDQ 23. On vous demande donc d’agir à titre de délateur – ça sonne plutôt méchant ça « délateur », disons que la police vous demande d’être leurs yeux sur le terrain – tiens ça fait bien plus coopératif ça.

Avec les renseignements fournis, généralement le numéro d’immatriculation du véhicule, l’heure et le lieu de l’événement, les policiers font ensuite parvenir à la maison une lettre rappelant au propriétaire du véhicule (que l’on suppose était derrière le volant à ce moment), quelques règlements concernant la sollicitation. Comme aucun policier n’a été témoin de la scène, il n’y a aucune accusation de portée, mais comme le mentionne le sergent Claude Lizotte du poste 23, « Souvent, une lettre suffit… », et le client potentiel n’ose pas remettre les pieds dans le quartier pour trouver ce qu’il cherche.

C’est suite à la publication et distribution du dépliant qui explique l’Opération Cyclope que SPVHM s’est formé, « Des travailleuses du sexe résidantes du quartier et des alliés ont été outrés de voir que la police encourage les résidants à la délation. Ces personnes ont contacté Stella pour ventiler de cette situation où les prostituées ne se sentent pas considérées comme des personnes à part entière », mentionne Anna-Aude Caouette, porte-parole de SPVHM et coordonnatrice clinique chez Stella. « Les personnes du collectif ont senti le besoin d’informer les gens qui vivent dans le quartier sur les façons de communiquer entre voisins de manière non violente. » On retrouve d’ailleurs sur le site Web de SPVHM, un dépliant – copié sur celui du service de police – qui explique comment s’y prendre pour intervenir auprès d’une travailleuse du sexe qui se retrouve au coin de votre rue. Je n’ai pas encore testé les suggestions, mais je sais que je ne suis pas le seul qui aurait un peu peur de les mettre en application. Reste-t-il, selon le dépliant, une approche humaine est tout à fait réalisable lorsqu’on demande des compromis à une travailleuse du sexe, question de bon voisinage. « … si c’est la première fois que tu abordes cette femme, que tu ne l’as jamais salué auparavant et que là, tu lui demandes tout de go de bouger de coin de rue parce que c’est, selon toi, dérangeant, il est possible qu’elle ne soit pas d’accord (…) le SPVHM est justement fait pour faire changer les mentalités face à la prostitution/travail du sexe. »

Le conseil d’arrondissement de Mercier-Hochelaga-Maisonneuve a déposé le mois dernier son bilan annuel clamant avoir mis l’effort au niveau de l’amélioration du quartier pour les familles et de la propreté – pour nos élus, la stratégie face à la prostitution est de la contrer dans les zones scolaires, résidentielles et commerciales, laissant peu de place aux travailleuses du sexe. La cohabitation est-elle possible? Les nouveaux résidants du quartier sont-ils peut-être moins tolérants face à cette réalité qui est pourtant bien ancrée dans le quotidien de Hochelaga-Maisonneuve. « Si l’on désire faire de Hochelaga-Maisonneuve un quartier harmonieux, on doit commencer par ouvrir le dialogue avec les personnes de tout acabit! On peut également se demander si appeler la police aide à la cohabitation harmonieuse… », souligne Mme Caouette.

Instaurée en 2002 l’Opération Cyclope aurait permis, semblerait-il, à faire chuter de 40 % le nombre de travailleuses du sexe dans Hochelaga-Maisonneuve. Au dernier décompte, à l’été 2012, il n’en resterait que 45 dans le coin, dont 90 % d’entre elles seraient sans domicile fixe – c’est-à-dire qu’elles se retrouvent souvent à dormir dans des endroits obscurs, malpropres ou dans une des rares piqueries restantes du quartier. 45 travailleuses du sexe pour un arrondissement avec une population de 131 483 habitants – c’est 0.03 % de la population qui alimente beaucoup nos conversations dans le quartier et qui influence énormément la perception externe du coin aussi.

Selon le sergent Lizotte, au mois d’août 2012 il y a eu 15 dénonciations à l’Opération Cyclope pour tous les arrondissements participants sur l’île de Montréal; 11 provenaient d’Hochelaga-Maisonneuve. On peut analyser ce résultat de deux manières : les résidants du quartier sont ceux qui participent le plus au programme ou bien, 11 dénonciations c’est bien trop peu et ça ne vaut pas la peine de continuer un programme pour un tel résultat. Les membres de SPVHM sont outrés de voir le service de police continuer à faire la promotion du programme que l’organisme considère comme un flagrant échec et une menace à une cohabitation harmonieuse dans le quartier et qu’il sert davantage à stigmatiser les travailleuses du sexe du quartier. De son côté, le service de police prétend que l’Opération Cyclope rehausse le sentiment de sécurité des résidants.

En avril 2012, l’agence QMI rapportait que les travailleuses du sexe du quartier manquaient de clients – qu’à cause de ce manque, les filles étaient plus agressives, qu’elles sollicitaient de manière incessante et injuriaient les résidants également. En conséquence, la rareté des clients est devenue une réalité difficile pour les travailleuses du sexe, selon Mme Caouette : « … le manque de clients n’aide en rien les femmes qui travaillent sur la rue et n’aident en rien à améliorer la cohabitation (…), les femmes restent plus longtemps sur la rue pour trouver un client et c’est difficile pour elles. »

Les membres de SPVHM réclament que les résidants du quartier cessent de participer à la dénonciation, car le manque de clients affecte désormais celles qui dépendent de l’argent que viennent dépenser ces touristes locaux du sexe à rabais. Moins de clients, moins d’argent, moins d’argent, plus de compétition, plus de violence. C’est la roue qui tourne et qui tourne.

Au mois d’octobre dernier, le maire de l’arrondissement, Réal Ménard, est revenu à la charge dans le dossier de la prostitution – suite à l’échec de sa proposition de la création d’une « zone de tolérance » — cette fois-ci, il prônait plutôt la création d’un groupe d’urgence composé de personnes ressources ainsi que des appartements pour les travailleuses du sexe. Stella, l’organisme de défense des droits des travailleuses du sexe, qui supporte SPVHM, a bien accueilli l’idée du maire. Pour l’instant par contre, toujours rien sur la table, mais, selon un article paru dans le journal Métro sur le sujet, le maire souhaite avoir tout en place pour le printemps 2013. Drôlement, c’est juste à temps pour les élections d’arrondissement qui se tiendront en novembre prochain.

Participer ou non à l’Opération Cyclope s’avère finalement un choix personnel. L’outil est mis à la disposition des résidants, c’est donc à vous d’en faire ce que vous voulez. Si l’idée ne vous enchante pas nécessairement, Mme Caouette vous suggère plutôt ceci : « Les personnes non travailleuses du sexe ont tout intérêt, quand cela est possible, de parler avec les femmes du quartier qui travaillent sur la rue. On peut commencer par les saluer et leur souhaiter une bonne journée. C’est un début. »

En effet, c’est un début…

A propos Jean-Pierre J. Godbout

Jean-Pierre J. Godbout
Président du conseil d'administration de QuartierHochelaga coop de solidarité et ancien rédacteur en chef de QH, Jean-Pierre prend un plaisir fou à découvrir les belles et bonnes choses qui l’entourent dans le quartier qu’il habite; Hochelaga-Maisonneuve. Franco-ontarien déraciné, il détient un baccalauréat en communication sociale de l’UQTR et travaille actuellement une maîtrise en administration publique. Il œuvre dans le domaine des relations publiques et des communications depuis près de 10 ans au sein d’institutions gouvernementales et communautaires.

2 Commentiares

  1. Cette culture du Judas, un anti-héros connu de tous, où il faut chercher à voir et revoir les trucs qui nous agacent, il me semble, est aux antipodes de ce que nous pouvons être comme projet culturel; en particulier en milieux urbains, où ne s’étonne pas plus de voir un gars qui aux cheveux longs, qu’une fille qui « ne doit pas avoir trop chaud. »

  2. desjardins jean-pierre

    De voir les policiers quémander des délateurs,ont ce croiraient chez les Russes des années cinquante ou dans les années d`après guerre en France avec tous les abus qu`entraine la délation, je me demande si à l`école de police , c`est de cette facon que les jeunes voyait l`éthique dans le travail sur le terrain.

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