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La famille / La chronique de Leopol Bourjoi

Ce récit de vie singulier sur lequel j’ai promis d’écrire dans mon texte précédent commence avec la famille, dont les racines naturelles plongent très loin dans le temps.

La famille n’est pas une innovation récente. Elle n’est pas plus une création de l’ère industrielle qu’une mode passagère. Comme toutes les autres, ma famille a des origines beaucoup plus éloignées et antérieures à tout ce que notre culture a choisi d’en penser jusqu’à ce jour.

La paléoanthropologie nous assure depuis plusieurs années que nous avons évolué en petits groupes. À l’époque de l’australopithèque, nous ne formions que des groupes d’une soixantaine d’individus (quatre-vingt pour l’homo habilis) et essentiellement des groupes familiaux.

Des groupes similaires, des tribus, survivent toujours en quelques endroits du monde que nous qualifions de primitifs. Le comportement anthropologique de ces supposés primitifs héritiers de millions d’années d’évolution naturelle, tout comme nous, n’est primitif que parce qu’ils poursuivent tout bonnement l’évolution de la vie comme la nature souhaite qu’ils en aient la patience. Ils sont par conséquent beaucoup mieux adaptés à leur environnement naturel, avec lequel ils savent vivre harmonieusement, que ne le sera jamais notre civilisation techno-capitaliste, qui ne cesse d’exiger notre asservissement.

Il y a à peine huit à neuf mille ans de cela, au néolithique, notre évolution naturelle en cours depuis six à sept millions d’années (0,125% de la période) nous a conduits par tâtonnements à découvrir en plus d’un endroit du globe les vertus de l’agriculture.

Considérant les sept millions d’années précédentes, l’agriculture a favorisé une augmentation fulgurante, à laquelle nous ne sommes toujours pas adaptés. Trois mille ans avant Jésus-Christ, 90% de la population de ce qui s’appelait la Mésopotamie vivait dans des zones urbaines indépendantes les unes des autres.

Afin de répondre à la complexité des besoins de la cité, c’est dans ces zones urbaines, certaines composées de quelques centaines de milliers de personnes, que sont apparus les premiers métiers.  Il y avait trois fois plus de personnes à Babylone qu’il y a de citoyens à Trois-Rivières et presque autant qu’à Québec. Ces milliers de tribus interagissaient librement tous les jours, ce qui serait impensable aujourd’hui. Une famille naturellement équilibrée et féconde était une famille qui persistait longtemps. L’innovation urbaine reposait presque entièrement sur cette saine vitalité essentiellement naturelle, consolidée par cinq mille ans de culture agraire.

Les besoins de la cité se diversifiant, les fermiers ne suffisaient plus à combler tous les besoins. Les potiers, les tisserands, les maçons, les commerçants et bien d’autres ont alors grandi en nombre. La spécialisation devint inévitable et l’apparition du scribe, le seul lettré de l’époque, également. Probablement le premier intellectuel de l’histoire, ce dernier est apparut avec l’invention tardive de l’écriture rendue nécessaire par le commerce hors des limites de la cité.

C’est l’ère « des villes mésopotamiennes, comprises non comme religieuses, mais comme des entités corporatives – des municipalités – dans lesquelles les gens sont traités de la même manière. Leur principale caractéristique était économique: les biens et les produits étaient détenus et redistribués conjointement, tant par les citoyens eux-mêmes que par les étrangers qui fournissaient en échange des biens et des marchandises dont la ville manquait. [1]»

C’est dans la cité de Babylone qu’ont été inventés la notation musicale, la comptabilité et les registres inscrits sur d’innombrables tablettes d’argile. Ce sont ces milliers de tablettes d’argile ayant traversé les siècles qui témoignent de la stabilité des familles s’étendant efficacement sur plusieurs générations.

Le code d’Hammurabi qui a codifié le comportement humain pendant mille ans vient également de là. Nous sommes tous encore par le christianisme et son missionnariat civilisateur plus ou moins babyloniens. C’est dans cette ville que les premiers droits de l’homme de l’histoire ont été promulgués par Cyrus (Perse/Iran). Une bonne part de notre psychisme en est toujours imprégné.

C’est là que les relations entre les humains qui s’étaient pour ainsi dire limités à la famille durant des milliers de générations se sont nécessairement étendues à d’autres groupes.

N’ayant bénéficié d’aucune mutation génétique depuis des dizaines de milliers d’années, les instincts du chasseur-cueilleur en ont profité pour revenir au premier plan. Il était alors inévitable qu’apparaissent toutes sortes de tiraillements pour le pouvoir et les ressources, que ce soit entre les cités ou entre la cité devenue État, la cupidité et la famille.

Trente siècles plus tard, la nature du chasseur-cueilleur, par les mécanismes du capitalisme, est devenue caricature d’elle-même. Par elle, de ce côté-ci du monde, le seul dont nous soyons vraiment à peu près conscients, la famille n’a jamais été aussi menacée.

La famille a été découpée en tranches de marché commercial selon l’âge de ses membres. Depuis quelque temps, on l’a aussi découpée entre les genres, comme si c’était deux espèces à la fois séparées et interchangeables à volonté qui devraient se comporter socialement comme des clones transis d’ambition et d’avarice.

Dès l’âge de quatre ans, l’enfant n’est plus l’enfant de personne, que le sujet d’un monde étranger au sens de la vie. La famille n’est plus pour ce monde inconscient de sa propre nature que productrice de porte-étendards ou de salariés-consommateurs.

La famille venue du fond des âges agraires devient de plus en plus un luxe hors de prix réservé aux têtes couronnées par le pouvoir ou la fortune. Pour tous les autres occupés à suer sang et eau dans la galère ordinaire de l’entreprise monde, cela ne devient plus qu’une expérience de vie morcelée en épuisants petits morceaux épars.

 

Mon prochain texte portera sur une de ces familles ouvrières dont le souvenir des mésaventures sociales et des quelques victoires essentiellement naturelles nous vient directement du milieu en noir et blanc qu’a été le XXe siècle.

[1]
[1] WATSON, Peter, Ideas :A History of Thought and Invention, from Fire to Freud, Phoenix, 2006, 1118 pages.

 

A propos Léopol Bourjoi

Pour le quartier Hochelaga-Maisonneuve, Bourjoi est l’ouvrier artiste. Il a depuis 1968, à 18 ans, présenté ses œuvres dans plus de 80 expositions solos et de groupe à Montréal, Laval, Québec, Labrador City et Washington. Durant un quart de siècle, il a parcouru usines et chantiers pour y apprendre les métiers et les valeurs des ouvriers qui construisent le monde matériel pour tous. À la fin de cette exploration, afin de valider son parcours d’artiste autodidacte, Bourjoi a à 46 ans obtenu une maîtrise en arts plastiques de l’UQAM. Depuis 2001 il produit ses oeuvres dans le bel atelier qu’il a construit de ses mains dans le quartier Hochelaga (son quartier) en 2000. Depuis il exprime par ses œuvres de plasticien et son écriture, la culture et les valeurs qu’il a adoptées.

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