Accueil / Culture / Formes de vie / La chronique de Leopol Bourjoi

Formes de vie / La chronique de Leopol Bourjoi

« Gandhi disait qu’on reconnaît le degré de civilisation

d’un peuple à la manière dont il traite les animaux.

Selon moi, il aurait dû dire cela après avoir affirmé

qu’on reconnaît l’humanité d’une civilisation

à la manière dont elle traite la famille et ses enfants. »

Cela fait 700 millions d’années que la vie, plutôt que le statu quo de l’immortalité ou la simple reproduction à l’identique, opère la terraformation de la lithosphère terrestre en produisant un nombre incalculable d’espèces vivantes.

Ce n’est que depuis la publication du livre de Darwin en 1859 que l’esprit humain parvient parfois à reconnaître que la diversité en toute égalité biologique des espèces est pour la nature un des mécanismes les plus importants de l’évolution du vivant.

La culture occidentale étant une culture de démiurges à peine conscients, il était inévitable qu’un certain nombre d’égos transitoires refusent catégoriquement d’accepter qu’ils soient tout bonnement des êtres vivants participant à l’évolution naturelle comme tous les autres. Cela ferait d’eux des sujets de la nature plutôt que des maîtres de leur nature et, par conséquent, les maîtres de tout et de tous.

La diversification sexuée est indéniable, alors que la poursuite de l’évolution naturelle d’une espèce en passant par la famille est moins évidente. Cela n’empêche pas d’y réfléchir et de trouver la manière d’y revenir.

Raconter l’histoire d’une famille d’un quartier ouvrier est, comme tous les récits de ce genre, un reflet trop souvent tragique de l’histoire prolétarienne depuis le début de la cupide marche forcée du techno capitalisme atomisant tout ce qu’il touche pour alimenter l’insensée industrie monde qui ne saura pas s’arrêter avant qu’il soit trop tard.

L’état sur de trop nombreux aspects déplorables du monde auquel nous devons nous adapter[1] puisque, malheureusement, l’humain s’adapte à tout, est une catastrophe globale qui n’attend que l’occasion de se produire. Ce monde se compare aisément à un train aveugle dévalant une pente douce jusqu’à détruire tout ce qui l’entoure.

Toute narration comporte une part de faits et de fables. Les faits et les fables d’une famille ont autant d’impact psychique sur cette famille qu’ils en ont sur l’ensemble de la société.

Par conséquent, toutes les familles rêvent d’ancêtres prestigieux. Elles y voient l’espoir de retrouver l’aisance venant d’un monde qui ne reconnaît, puisqu’on juge un arbre à ses fruits, que le statut social et la fortune.

Cet ancêtre exceptionnel par son influence, par la transmission de sa génétique et de son caractère serait la bougie d’allumage vers un monde d’abondance.

Nous avons dans ma famille aussi, comme j’ai pu le constater au fil des ans dans plusieurs familles de notre quartier, cet aïeul dont on se souvient mieux que tous les autres. À l’image de ma famille, nous avons même un quartier entier, le quartier Maisonneuve, qui est passé de bourgeois à prolétaire.

Fils de Louis-Joseph, mon grand-père Eugène est né dans la petite bourgeoisie de l’époque et en portait le nom, puisque son patronyme était Bourgeois[2].

Ce moment de grâce dans l’histoire de ma famille, dont on ne connaît pas les prémisses, n’a duré que quelques années, entre 1875 et 1935 environ.

Lorsque, jeune garçon, j’ai connu ce grand-père, il avait pris sa retraite du métier de machiniste. Il était devenu machiniste à l’âge de 40 ans par nécessité, ce dont il n’était pas peu fier. Il avait durant 25 ans travaillé à l’usine de papiers près de la rivière Saint-François, à Windsor Mills, près de Sherbrooke.  En remerciement de ses bons et loyaux services, on lui avait offert une montre de poche, peut-être pour mesurer le temps qu’il lui restait à vivre, et une canne en bois, peut-être parce qu’on ne peut sortir de 25 années d’un dur métier d’ouvrier qu’en claudiquant.

La bourgeoise famille Bourgeois est rapidement devenue ouvrière.

J’explorerai dans mes prochains textes comment cela s’est fait. Comment ce monde pousse les familles en bas de l’échelle sociale alors qu’il prétend favoriser l’ascension et le bonheur de tous.

Comment ce monde a fait de la famille un essaim d’individus virevoltants dans un magma social qui n’a plus ni début ni destination, qu’un présent.

 

[1]
[1] L’espèce étant déjà adaptée à l’environnement qui l’a produite est déjà génétiquement adaptée alors que l’individu doit s’ajuster.

 

[2]             C’est celui que je porte également même si, de nature audacieusement créative, j’en ai fait modifier légalement l’orthographe afin de le moderniser. J’y reviendrai d’ailleurs plus amplement dans un autre texte.

A propos Léopol Bourjoi

Pour le quartier Hochelaga-Maisonneuve, Bourjoi est l’ouvrier artiste. Il a depuis 1968, à 18 ans, présenté ses œuvres dans plus de 80 expositions solos et de groupe à Montréal, Laval, Québec, Labrador City et Washington. Durant un quart de siècle, il a parcouru usines et chantiers pour y apprendre les métiers et les valeurs des ouvriers qui construisent le monde matériel pour tous. À la fin de cette exploration, afin de valider son parcours d’artiste autodidacte, Bourjoi a à 46 ans obtenu une maîtrise en arts plastiques de l’UQAM. Depuis 2001 il produit ses oeuvres dans le bel atelier qu’il a construit de ses mains dans le quartier Hochelaga (son quartier) en 2000. Depuis il exprime par ses œuvres de plasticien et son écriture, la culture et les valeurs qu’il a adoptées.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *