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Huit femmes et une pirate

Crédit photo: Julien Lebreton

Crédit photo: Julien Lebreton

Mise à jour / 5 février 2013 : L’artiste Karine Fournier a finalement décidé de ne pas réinstaller ses lainages dans la rue, même si l’arrondissement l’y autorise. Outre le fait qu’il fait trop froid pour manipuler du fil et des aiguilles dehors, elle évoque qu’ils font partie de l’exposition à part entière et soulèvent le rapport de l’art vis-à-vis de la loi. «Les fonctionnaires ne sont pas encore très à l’affût de toutes les formes de street art et ne font qu’appliquer les règlements à la lettre», constate-t-elle.

La politique se mêle parfois de l’art. Le 17 janvier dernier, pendant que l’artiste textile Karine Fournier terminait d’accrocher sur les murs de la Maison de la culture Maisonneuve (MCM) ses pièces de lainage fraîchement déracinées, les élus locaux se réunissaient en séance extraordinaire pour lui permettre, exceptionnellement, de les réinstaller dans leur lieu d’origine : la rue.

Beaucoup de gens s’étaient déplacés pour le vernissage d’Au bout du fil et l’artiste, ignorant le manège politique, se désolait que ses tricots-graffitis, concoctés avec une petite dizaine de dames vivant en Centre d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD), aient été enlevés des arbres et poteaux de la Promenade Ontario en vertu de la loi.

«Mon équipe et moi avons agi avec diligence pour régler la situation et apporter une dérogation au règlement sur l’occupation du mobilier urbain, afin de ne pas aller contre une belle expérience de vie», explique quelques jours plus tard Réal Ménard, maire de l’arrondissement Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, à QuartierHochelaga. Le maire dit vouloir, par son geste, encourager la médiation culturelle et le renouvellement d’expériences semblables dans le quartier.

Comme quoi l’exposition Au bout du fil, présentée jusqu’au 17 février à la MCM, ne laisse personne indifférent. Cette intervention artistique réalisée par huit femmes en perte d’autonomie vivant au CHSLD Providence-Notre-Dame-de-Lourdes et Karine Fournier, qui aime se présenter comme une pirate de l’art, touche autant par sa simplicité que sa pertinence et son illégalité. Si le tricot revient à la mode depuis peu, les personnes âgées, elles, demeurent dans un monde parallèle à l’abri des regards. Karine Fournier a voulu leur redonner la parole grâce à une forme d’art simple et accessible : le tricot.

Pour ce faire, elle a passé huit semaines en résidence artistique sur le boulevard Pie-IX afin de tricoter avec elles. «Les personnes âgées sont une source incroyable de bonheur. Et disons que je me suis payé la traite», dit la fondatrice du collectif les Ville-Laines, qui s’emploie à faire du tricot-graffiti dans les rues de Montréal comme d’autres utilisent des bombes de peinture pour dessiner illégalement sur les murs.

De fil en aiguille, Karine Fournier a gagné leur confiance et s’est liée d’amitié avec elles. Mathilde Forget, 99 ans, est devenue son «usine à fleurs», sa tricoteuse de beaux petits ronds agrémentés d’un bouton au milieu. Quand le temps est venu d’accrocher tout cela en extérieur, employés, bénévoles et stagiaires ont poussé les fauteuils roulants des huit participantes qui, selon la jeune artiste, savaient qu’elles commettaient un acte de piraterie. «Ce n’est pas parce qu’on est vieux qu’on est con et qu’on manque de courage», souligne-t-elle. Sous l’oeil des passants intrigués, lampadaires et arbres ont donc revêtu leur «p’tite laine».

Le fruit de leur maillage ludique sera très certainement de retour bientôt quelque part sur la rue Ontario. L’exposition Au bout du fil continuera de présenter des photos des tricoteuses, un making-of de l’installation des laines dans la rue, une vidéo dans laquelle l’artiste se confie ainsi que deux colonnes habillées de laine. Le soir du vernissage, Joséphine, 70 ans, a bravé sa maladie de Parkinson pour aider Karine Fournier à installer ces grandes pièces de tissus qui ne sont pas sans rappeler une courtepointe.

Compliqué, l’art urbain? De toute façon, Karine Fournier n’en était pas à une contrainte près. En amorçant son activité au CHSLD, elle souhaitait «taguer» de fils de laine les chaises et les rampes d’accès, pour enjoliver le quotidien des résidents. Mais on lui a vite fait savoir que c’était interdit pour des raisons sanitaires. L’artiste a aussi dû manoeuvrer pour former une équipe de tricoteuses : «Même si je leur ai présenté le projet en disant que c’était un tricot artistique fait pour le plaisir, plusieurs femmes aptes à tricoter ont décidé de ne pas participer. Parce que pour elles, le tricot, c’est du travail! Toute leur vie, elles ont tricoté des vêtements pour leurs enfants.»

La résidence artistique de Karine Fournier est l’idée de l’organisme culturel C2S Arts et Évènements, qui a pignon sur rue dans le quartier. Cet organisme développe «des projets d’infiltration dans des milieux non voués à l’art, comme les écoles et les établissements pour personnes âgées». C’est ce qu’on appelle la médiation culturelle : une rencontre créative entre un artiste et un groupe de citoyens. La médiation culturelle a le vent dans les voiles à Montréal. Et que le vent souffle!

A propos de Alexandra Viau

Alexandra Viau
Alexandra est journaliste pigiste et hochelagaise d’adoption. Elle commence à s’intéresser au quartier en 2006, alors qu’elle réalise une biographie radiophonique sur la carrière de Louise Harel. Son attachement aux Expos et aux paysages industriels la convainc d’emménager quatre ans plus tard dans Hochelaga, petit coin de pays dont elle aime l’âme, les cordes à linge, l’architecture... et sa merveilleuse boulangerie. Elle se joint à QuartierHochelaga parce qu’elle croit en la pertinence de réaliser des choses collectivement.

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