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Un déni de démocratie injustifiable

Je me permets, pour des raisons à la fois personnelles, sociales et géographiques, de sortir quelque peu de notre quartier pour parler, cette semaine, de nos voisins.

J’ai appris avec stupéfaction, il y a un peu plus d’une semaine, que la circonscription de Sainte-Marie−Saint-Jacques était appelée à disparaître. La Commission de la représentation électorale ayant jugé bon, sans consulter ni la population locale, ni même les élus et les élues, de rayer de la carte ce secteur, pourtant unique, en le noyant dans un bassin socialement, culturellement et économiquement aux antipodes. La nouvelle mouture concoctée par la Commission devant être effective dans une semaine tout au plus, mais dont personne n’avait eu vent jusqu’il y a quelque jours, ne propose rien de moins qu’un mariage forcé entre, d’un côté, l’un des secteurs les plus défavorisés du Québec, et de l’autre, l’un des plus riches.

En tant que résidents d’Hochelaga, sorte de proche parent socio-économique de nos voisins, nous sommes à même de comprendre qu’il existe des différences significatives quant à la manière de traiter certains enjeux en fonction du milieu de vie dans lequel on habite. Il me semble quasiment absurde d’avoir à le dire, mais que l’on parle de pauvreté, de logement ou d’itinérance, vivre dans le Centre-Sud de Montréal, ce n’est pas vivre à Westmount !

Enfant, je demeurais à un jet de pierre du métro Frontenac. Ma mère, mes deux sœurs et mes trois frères vivions tous ensemble dans un petit appartement, avec pour seul revenu l’aide gouvernementale de dernier recours. Malgré mon jeune âge à l’époque, je me souviens d’avoir beaucoup plus souvent côtoyé des gens comme nous, qui en arrachaient au quotidien, ainsi que des travailleuses du sexe et des itinérants et itinérantes, que des hommes d’affaires en veston et cravate au volant de voitures de luxe. Comprenez-moi bien, il ne s’agit pas ici de s’apitoyer, mais bien d’exposer la réalité d’une population dont on se propose de nier l’existence, les droits et la parole dans un déni de démocratie totalement injustifiable.

En plus de son caractère distinctif d’un point de vue socio-économique, il va sans dire que la présence du Village donne à cette circonscription une teinte très particulière. Il s’agit là d’une communauté historiquement brimée dans ses droits et politiquement sous-représentée qui ne mérite certainement pas d’être ainsi rejetée dans les limbes parlementaires avec une telle désinvolture !

Peut-on sérieusement prétendre que les populations de Sainte-Marie−Saint-Jacques et de Westmount−Saint-Louis participent de quelque chose comme d’une communauté naturelle ? Face à cette réalité, il m’est pour le moins difficile de comprendre comment la Commission peut parler avec autant de légèreté de ces soi-disant « communautés naturelles » que tout semble pourtant distinguer.

Alors que la population locale se mobilise et qu’une vaste majorité de commentateurs et de commentatrices ainsi que d’élus et d’élues s’y opposent (soulignons au passage l’appui de Carole Poirier aux citoyens et citoyennes de Sainte-Marie−Saint-Jacques), seul le gouvernement libéral et sa ministre de la Réforme des institutions démocratiques, Rita de Santis, continuent d’appuyer ce projet de réforme. Il est permis de se demander si ce n’est pas seulement parce que, comme la ministre le laisse entendre, ce système les sert bien ? Espérons qu’ils sauront, une fois n’est pas coutume, faire passer le bien commun avant leurs intérêts partisans.

A propos Sébastien Sinclair

Sébastien Sinclair
Bachelier et candidat à l’obtention d’une maîtrise en science politique de l’Université du Québec à Montréal, Sébastien se passionne pour tout ce qui touche les questions politiques, sociales et économiques. Résidant d’Hochelaga depuis 2003, il s’y implique de diverses manières et continuera de le faire, notamment par sa collaboration à QuartierHochelaga.

Un commentaire

  1. Pierre Laberge

    Tout ce que vous affirmez est vrai, cela ne fait aucun doute. Il y a généralement dans la notion de quartier, un regroupement de personnes ayant des caractéristiques communes en termes de culture (quartier chinois, Plateau), de classe sociale (Hochelaga, Outremont), de langue (Westmount, St-Leonard), de mixité (Mile end), de bâti et d’architecture (Vieux Montréal, Centre-ville). Et encore, ce n’est pas uniforme, pas toujours vrai, parfois multiple. Bref, c’est vivant, évolutif et complexe.

    Mais dans le cas qui nous préoccupe, de quoi parle-t-on? On parle de politique, de principe démocratique, de représentativité des citoyens au parlement, d’électorat. Le premier critère qui doit s’appliquer dans ce domaine, c’est le nombre. Il apparaît essentiel et normal que les députés élus au suffrage universel représentent à peu près le même nombre d’électeurs. Cela apparaît une évidence, mais on sait que ça ne l’est pas. Si on respecte ce principe à la lettre, on se retrouve avec une hégémonie complète des villes sur les régions par exemple, ce qui crée des distortions qui peuvent entraîner une perte de démocratie.

    Vaudrait-il mieux faire des regroupements selon l’origine ethnique, le revenu, le genre? La réponse est évidente, et c’est non. Si on regarde plus concrètement le cas de Ste-Marie, il est nécessaire de redessiner les limites de la circonscription parce que la population à diminué au point où le nombre d’électeurs est trop petit pour justifier à elle seule un député. Doit-on encourager une plus grande uniformité ou une plus grande mixité, et selon quel critère. Est-il si injuste par exemple que les citoyens les plus riches ( Westmount ) soient forcés de partager leur votes avec une majorité de citoyens plus défavorisés? Pas nécessairement. Faut-il absolument préserver en un seul bloc la communauté gaie plutôt que de la répartir sur les circonscriptions voisines? Et qui doit décider cela? Encore une fois, il s’agit de questions pour lesquelles il n’y a pas de réponses évidentes, ni parfaites. Tout dépend de l’intention, des critères recherchés, du type de démocratie et de représentativité qu’on veut se donner. Est-ce que la consultation des citoyens peut aider vraiment à résoudre des questions complexes qui demandent à tout le moins un minimum d’éducation er de réflexion aux principes démocratiques de notre société? Pas évident là non plus. Encore là, des consultations « populaires » bidons organisées à la va-vite qui ne servent que de paravent à de petits politiciens magouilleurs, on a déjà vu ça.

    Bref, il est clair qu’il ne faut pas se précipiter vers des découpages arbitraires, et qu’en cette matière, le statut quo est probablement préférable à court et moyen terme. Mais à mon avis, il s’agit d’une question trop importante pour qu’elle soit tranchée sur la place publique par une bataille de groupes de pressions, ou de chicanes politiques où les intérêts de la population sont mis de côté. Depuis 1983, la Commission de la Représentation Électorale (CRE) est constituée du directeur général des élections, qui, d’office, en est le président, et de deux commissaires nommés par l’Assemblée nationale sur proposition du premier ministre approuvée par les deux tiers des membres de l’Assemblée nationale. C’est l’outil que le Québec s’est donné pour encadrer le système électoral et empêcher la partisane et l’arbitraire en cette matière.Faut-il le réformer, peut-être bien. Mais en attendant, même s’il n’est peut-être pas parfait, et quon puisse remettre en question ses propositions, il ne faut surtout pas le faire sans tenir compte de notre histoire et des principes qui ont été la base de sa mission.

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