Accueil / Culture / Le village de Séraphin

Le village de Séraphin

Dans un cosmos muet, le verbe comprendre ressortit à la psychologie. Toute philosophie devient une anthropologie historique. Celle-ci tente de rendre compte d’une espèce qui engendre des mondes imaginaires.

— Manuel de Diéguez

Lors d’une rencontre au musée Dufresne, un ami a insisté pour que j’exprime le fond de ma pensée dans mes textes. Souriant amicalement, il voulait que je finisse par dire que si ce n’était de l’art et de l’écriture qui en constitue une part importante, la vie dans ce monde qui se fait malgré nous serait insupportable. Il oubliait que j’offre quelques-uns de mes textes à QuartierHochelaga et qu’un média collaboratif local se reconnaissant à son affection pour un quartier et ses citoyens n’est peut-être pas l’endroit indiqué pour engendrer des polémiques.

Même si je creuse l’art depuis l’âge de dix ans, je n’ignore pas qu’il n’y a pas que l’art dans la vie. Je sais également très bien que l’homme ne vit pas que de pain et que dans un monde qui ignore ce qui fait l’humain par en dedans, il est impératif qu’il y ait des artistes qui ne se satisfont pas de vivre dans le village de Séraphin.

Lecteur avide depuis l’âge de douze ans, je lis tout ce qui me tombe sous la main. À cette époque, ma famille habitait sur l’avenue De La Salle et j’allais à l’école Champlain, en face de l’actuel quartier général de la Sûreté du Québec. De la maison à l’école, on comptait près de 3 kilomètres que je parcourais à pied. En chemin, je ne manquais jamais de faire un arrêt à la bibliothèque scolaire installée au rez-de-chaussée de l’école pour filles Sainte-Brigide.

J’y ai d’abord lu la collection des Contes et légendes du monde des éditions Nathan. Un grand nombre de récits, dont Bruno Bettelheim a analysé l’essentiel, dont la portée pour un jeune esprit est pas mal plus constructive que tous les Assassin’s Creed, Call of Duty ou Grand Theft Auto de ce monde, produits par l’avaricieuse société de consommation.

À cette bibliothèque, il y avait la section pour les jeunes et la section des adultes. Des contes et légendes, je suis passé aux livres traitant des sciences et techniques, jusqu’à ce que je me rende dans la pièce réservée aux grands.

Le premier livre pour les plus vieux que j’ai emprunté portait sur l’atome. La bibliothécaire a d’abord refusé l’emprunt en disant que j’étais trop jeune. Lorsque je l’ai rapporté le lendemain, elle m’a questionné pour vérifier si je l’avais vraiment lu. Convaincue par mon témoignage, elle m’a permis d’emprunter un autre livre. À chaque fois que je remettais un ouvrage, je devais répondre à ses questions afin de lui prouver que je comprenais ce que je lisais. Certains ouvrages sont à comprendre à la lecture. D’autres portent à la réflexion pour plus tard.

Au fil des années, j’ai lu beaucoup de volumes durant mes pauses et mes heures de dîner au travail. En 1972, j’ai lu l’ouvrage intitulé The Medium is the Massage* de Marshall McLuhan (The Medium is the Massage, 1967), alors que j’étais magasinier chez Ideal Electric Welding. C’est de cet écrit que nous avons retenu le terme de « village planétaire » ou « village global ». Précurseur, Marshall McLuhan avait pressenti certains effets à long terme des médias de masse. Il ne pouvait cependant pas imaginer l’effroyable opportunisme de ce qui en a été fait.

Le monde est effectivement devenu un village, il a même été réduit à une place publique autour de laquelle sont répartis les écrans et scènes médiatiques. Ne nous laissant que l’avarice et l’inquiétude pour humanité, la mondialisation économique a tout uniformisé.

Irrémédiablement perverti par l’argent dette, le politique n’est plus que synonyme d’économie. On ne s’y préoccupe successivement que de dettes et d’endettement. Le cercle infernal du serpent qui avale sa queue. N’ayant plus aucun caractère local et distinct, le village global est devenu le village de Séraphin.

Dans ce village, la part la plus tonitruante de la musique se limite à attirer l’attention de la foule universelle afin de remplir les têtes de bruit, de fureur et d’émois adolescents.

Vous savez déjà ce que je pense de l’art contemporain. Il s’agit d’un autre exemple d’un domaine d’activité humaine qui n’entend et comprend que ce qui est de mise de penser et de faire. Une sorte d’orthodoxie de ce qui, même si cela est fait ici, ne peut l’être que pour être accepté là-bas, par ceux qui s’en sont donné le pouvoir (Nathalie Heinich, Le paradigme de l’art contemporain. Structures d’une révolution artistique chez Gallimard)!

Il en est de même des médias et de la société en général. Tous formés à la même école de pensée, aucun n’arrive vraiment à se distinguer. Il y a vingt ans de cela, j’ai suivi des cours de diction auprès d’un formateur au service des médias. Il n’enseignait pas seulement la manière de dire, il enseignait également les limites de ce qui pouvait se dire en public.

Comment se fait-il que du nord au sud, de l’est à l’ouest, presque tous les médias s’expriment comme s’il n’y en avait qu’un seul? D’où vient ce consensus entre étrangers oeuvrant au sein de sociétés diverses, alors qu’on n’arrive même pas à s’entendre au sein des familles ? Comment se fait-il que les Québécois qui aiment le plus le Québec ne puissent être que xénophobes et que les Québécois qui n’ont aucune ambition impérialiste ne puissent être que racistes ?

Dans toute démocratie saine, cette effrayante unanimité est inconcevable. Cela ne peut manquer de porter à se questionner. La complaisance n’est pas une option. Tous, nous devons questionner.

Pire que village, le monde n’est plus qu’une chambre à écho. Les élites surtout, vivent dans une étroite chambre à écho où chacun entend l’autre, les autres, penser et parler, commenter ce que l’un et l’autre pensent et disent.  Aucun n’ose contredire pensées et paroles ambiantes sans risquer d’être pointé du doigt, ou pire, irrémédiablement ostracisé. L’anthropologue Edward T. Hall dirait qu’ils sont involontairement à la remorque de quelques meneurs de rythme médiatiques.

Ce monde humain, fabriqué pour servir les intérêts de quelques-uns, m’inquiète parce que nous voyons bien, nous les citoyens ordinaires, qu’il n’est pas fait pour nous. Tous les jours, nous souhaitons qu’il soit différent.

Qui peut douter que nous soyons des êtres naturels, des enfants de la nature et de la biologique génétique ? Qui peut nier qu’aucun d’entre nous n’a naturellement bénéficié d’une évolution naturelle à part, qui en aurait fait le maître avisé d’un grand nombre ?

Qu’est-ce que la nature, qui a fait la tulipe, la baleine et l’humain, pourrait bien faire de ces ambitieux qui ne savent que nous convaincre, trop souvent par la force, qu’ils sont meilleurs que nous tous?

*  Le titre est une erreur de typographie. Il aurait dû se lire The Medium is the Message. McLuhan l’a accepté ainsi. Il peut également se lire « mass age ». / Le « village planétaire », ou « village global » (en anglais Global Village), est une expression apparue en 1967 pour qualifier les effets de la mondialisation, des médias et des technologies de l’information et de la communication.

A propos Léopol Bourjoi

Pour le quartier Hochelaga-Maisonneuve, Bourjoi est l’ouvrier artiste. Il a depuis 1968, à 18 ans, présenté ses œuvres dans plus de 80 expositions solos et de groupe à Montréal, Laval, Québec, Labrador City et Washington. Durant un quart de siècle, il a parcouru usines et chantiers pour y apprendre les métiers et les valeurs des ouvriers qui construisent le monde matériel pour tous. À la fin de cette exploration, afin de valider son parcours d’artiste autodidacte, Bourjoi a à 46 ans obtenu une maîtrise en arts plastiques de l’UQAM. Depuis 2001 il produit ses oeuvres dans le bel atelier qu’il a construit de ses mains dans le quartier Hochelaga (son quartier) en 2000. Depuis il exprime par ses œuvres de plasticien et son écriture, la culture et les valeurs qu’il a adoptées.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *