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La bête de somme / La chronique de Leopol Bourjoi

Eugène Bourgeois fils est né à Montréal sur la rue Van Horne en 1919. Il était le premier né, l’aîné masculin, d’Eugène Bourgeois et de Marie-Anna Bergeron.

Le petit Eugène a su très jeune à quoi tenait l’aisance financière de sa famille. Ses oncles et tantes le surnommaient « Cinq cennes ».

Il avait huit ans lorsqu’un voisin ayant reçu une carabine à air y a inséré un clou que le petit Eugène a reçu dans un œil. Cela en a fait un borgne hyper vigilant et méfiant envers les autres. Lisant les visages comme des livres ouverts, de toute sa vie il n’a jamais compris comment une personne pouvait ressentir ou penser une chose et en dire une autre. Cela n’a été pour lui qu’un signe incompréhensible de fourberie et d’hypocrisie tout au long de sa vie.

Il était âgé de dix ans lorsque le déplacement définitif de sa famille vers le rang 10 et Windsor North, dans les Cantons-de-l’Est, en a fait un garçon de ferme.

Sa sœur Jeanne, l’aînée des filles, se souvenait d’une journée où, alors âgé de 12 ans, il transportait de lourdes chaudières d’eau sous un soleil de plomb. Pris d’étourdissements, Eugène s’est effondré, sans connaissance, avant de se relever et de reprendre son travail. C’est ainsi que le fils de bourgeois est devenu une bête de somme.

Ne voyant que d’un œil, le service militaire lui a été évité. Le 25 décembre 1945, à l’âge de 25 ans, il a épousé Noëlla Morin. De dix années sa cadette, Noëlla avait grandi sur la rue Everett à Montréal. Avec leurs enfants, ils allaient dans les années suivantes revenir à Montréal, là où Eugène avait connu ses meilleures années.

Un nouveau départ pour la famille Bourgeois.

Eugène savait qu’il n’avait ni l’éducation ni les ressources de son père ou de son oncle Albert, mais il ne craignait pas le travail acharné. « Cinq cennes » savait très bien que sa sueur, de vigoureuses capacités physiques et une discipline de fer constituaient ses principaux atouts pour redonner, à ses enfants, sa femme et lui,  le monde qu’il avait perdu à dix ans.

Ayant trouvé un emploi de manœuvre à la Gypsum Lime à l’intersection des rues Notre-Dame et Georges V, Eugène fit l’acquisition d’un petit terrain au milieu d’un champ au nord de la rue Sherbrooke. Il y construisit rapidement un petit bâtiment d’une pièce, suivit d’un autre de trois pièces sur le long, dans lequel il s’est installé avec Noëlla. Il ajouta ensuite un autre trois pièces qu’il louait.

Eugène et Noëlla ont eu un premier enfant, un garçon. Construire une famille n’est pas que clous et colombages. Loin de là.

Un jour qu’il était au travail, il travaillait sur les « shifts », un drame se jouait à la maison. En effet, le bébé de quelques mois souffrait d’une méningite. Ne sachant pas quoi faire, son épouse Noëlla se rendit en autobus jusqu’à la maison de ses parents, un trajet de plus de deux heures. Lorsque son père ouvrit la porte, le bébé était inerte dans les bras de Noëlla, alors transformée en jeune mère désespérée.

La famille était toujours à faire. Le couple a alors conçu un deuxième enfant, une fille.

Revenant du travail un jour d’hiver particulièrement froid, Eugène entendit un bruit inquiétant en approchant de la porte de la maison. Fébrile en ouvrant la lourde porte de bois, il a entendu le dernier souffle de sa femme. Son corps, comme le corps des pendus, s’était vidé et avait souillé ses vêtements.

Affaissée dos au plancher, Noëlla semblait serrer sa fille dans ses bras, toutes deux victimes d’une intoxication au monoxyde de carbone. La maison était chauffée au charbon anthracite. La cheminée constituée d’un assemblage riveté de tôle épaisse avait gelé et les gaz de combustion étaient retombés dans la maison.

De nouveau confronté à l’impensable, l’ouvrier en larmes qui n’avait pas été baptisé et n’avait reçu aucune croyance de sa famille, n’avait aucun Dieu à invoquer. Il a longtemps secoué sa jeune épouse avant qu’elle ne reprenne ses esprits.  Il était trop tard pour la petite fille.

J’ai été le troisième enfant à naître. Une soeur et un frère ont suivit, avant qu’un autre drame, de fabrication humaine, qui allait détruire tous les rêves, tous les projets nourris d’espoirs, de sueur et de courage, ne s’abatte sur notre famille.

Travailleur infatigable, mon père avait entrepris de construire une vraie résidence familiale, une maison carrée de 32 pieds de côtés à l’intersection des rues Paul-Pau et Rousseau, de laquelle il ne reste aujourd’hui qu’un carré de terrain gazonné.

Il a d’abord récupéré le bois et les clous qu’il redressait un par un sur une enclume. Seul, sans aide, il a érigé les murs de madriers de 3 pouces par 12 pouces. Les voisins qui ont fini par s’installer à proximité lui demandaient à la blague s’il construisait une cathédrale.

Ne comptant que sur sa sueur et ses habiletés naturelles, Eugène ne devait pas un sou à qui que ce soit et il arrivait même qu’il encaisse son chèque de paye uniquement après avoir été prévenu par le service de comptabilité de son employeur qu’il serait périmé.

Les Québécois avaient déjà connu l’autarcie. Mon père l’avait vrillée au cœur. Tout ce que ma famille possédait en ces années-là était, suivant la loi naturelle, la seule qu’il connaissait, vraiment à nous.

Jusqu’à ce qu’il perde son emploi.

Dans notre monde imaginé par la nature prédatrice du chasseur-cueilleur, les vertus ne s’accumulent pas, mais les créances implicites venant du monde qui exige que tous nous lui versions son dû à toutes les époques s’accumulent jusqu’à ce qu’elles deviennent insurmontables.

Il n’y avait toujours pas de chemin asphalté ou de trottoir se rendant à la maison, qu’un chemin de terre battue et de gravier sur lequel on épandait de l’huile épaisse l’été pour gommer la poussière.

Il n’y avait toujours pas d’eau courante dans la maison principale lorsqu’un inspecteur municipal est passé. La maison fut déclarée insalubre.

Mon père n’en pouvait plus. Il était sans cesse en colère. Sans ressources, il a été mis à l’amende et finalement emprisonné pour amende impayée. Alors que mon père était derrière les barreaux, l’inspecteur est revenu et nous a tous expulsés de la maison pour notre bien. La maison a également été saisie par le shérif de la ville pour taxes impayées.

Alors que nous étions habitués d’être entourés de nature, ma mère, ma soeur, mon frère et moi nous sommes retrouvés dans un taudis en bordure de trottoir. La deuxième porte arrière n’avait même pas de carreaux de verre.

À son retour, désemparé, exaspéré, découragé, Eugène Bourgeois s’est rapidement enfoncé dans une violente dépression. Il a été interné en institut psychiatrique durant cinq ans, jusqu’à ce qu’un psychiatre qui lui avait fait subir trois électrochocs conclut qu’il était tout à fait fonctionnel et pouvait retourner à la vie civile.

Ce qu’il a fait les poches vides et littéralement sans papiers ni identité. À plus de quarante-cinq ans, sans métier, il craignait de ne plus jamais obtenir d’emploi.

Il est devenu plongeur dans un restaurant et ensuite gardien de nuit dans un entrepôt de métal. Ne sachant que travailler, il a accumulé les postes de surveillance. D’abord gardien de nuit les soirs de semaine, il faisait également des remplacements le samedis et le dimanche, avant de le faire aussi les soirs de fin de semaine. Il poinçonnait cent dix-huit heures par semaine et était imposé comme s’il n’en travaillait que quarante. Le poste de gardien de sécurité, alors réputé moins rentable que d’autres emplois, était rémunéré sous la barre du salaire minimum. Toujours aussi frugal et discipliné, mon père a tout de même réussi à acheter un triplex sur la rue Aylwin, dans le quartier Hochelaga.

Dans un monde qui ne sait que taxer la sueur de l’humain, le prix de la sueur ne compte pas.

Au 14e siècle en France, le roi Jean désirant imposer une taxe à tous, les États généraux se sont alors réunis. « Les nobles et les aristocrates y instituèrent une taxe sur le revenu: 5% sur les pauvres, 4% sur les biens médiocres, 2% sur les riches. Plus on avait, moins on payait. »[1]  Autrement dit, l’ensemble de la richesse collective entre les mains des plus fortunés était la moins taxée de toutes. En fait, si 2% de la population possédait 80% de la richesse nationale, 80% de la richesse nationale n’était taxée qu’à hauteur de 2%, provoquant ainsi un manque à gagner de 3% sur 80%.

Même si la société semble progresser, la nature du chasseur-cueilleur, elle, ne suit pas le mouvement.

Un jour de Noël, ma soeur, mon frère et moi sommes allés visiter notre père à son travail. Ma sœur, le voyant vaciller dans un corridor, a insisté pour qu’il se rende à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont.

Quinze jours plus tard, le 15 janvier 1982, âgé de 63 ans et quelques semaines, quelques heures après nous avoir fait partde son projet de faire le tour des Cantons-de-l’Est sur sa grosse moto Honda de modèle CB900 au printemps, la bête de somme qu’avait été mon père et qui n’avait toujours pas de carte d’assurance-maladie est décédé des suites d’un foudroyant cancer du poumon.

[1] Le Moyen Age par Michelet, collection Bouquins, édition Robert Laffont, 1981,  1098 pages, extrait pages 518-519.

A propos Léopol Bourjoi

Pour le quartier Hochelaga-Maisonneuve, Bourjoi est l’ouvrier artiste. Il a depuis 1968, à 18 ans, présenté ses œuvres dans plus de 80 expositions solos et de groupe à Montréal, Laval, Québec, Labrador City et Washington. Durant un quart de siècle, il a parcouru usines et chantiers pour y apprendre les métiers et les valeurs des ouvriers qui construisent le monde matériel pour tous. À la fin de cette exploration, afin de valider son parcours d’artiste autodidacte, Bourjoi a à 46 ans obtenu une maîtrise en arts plastiques de l’UQAM. Depuis 2001 il produit ses oeuvres dans le bel atelier qu’il a construit de ses mains dans le quartier Hochelaga (son quartier) en 2000. Depuis il exprime par ses œuvres de plasticien et son écriture, la culture et les valeurs qu’il a adoptées.

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