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L’amour et la fusion / Hurlevents au Théâtre Denise-Pelletier

Une pièce actuelle, cruelle, drôle, vaguement inspirée du « stickergate » de l’UQAM, voilà ce que l’auteure Fanny Britt et le metteur en scène Claude Poissant nous offrent avec la pièce Hurlevents au Théâtre Denise-Pelletier.

La première chose à préciser pour les amateurs de l’œuvre des sœurs Brontë est que cette pièce n’est pas un hommage direct à l’univers romantique et victorien du roman Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë. Les références à l’œuvre sont plutôt dispersées aléatoirement, par exemple les allusions au climat très venteux qui rappelle le Yorkshire anglais.

Le récit de Fanny Britt est tout autre, il est campé ici et maintenant, dans le Montréal universitaire du 21e siècle. Son sujet est plus qu’actuel. On parle ici d’une liaison entre un professeur et son étudiante, Isa (Emmanuelle Lussier-Martinez, étincelante dans le rôle d’une jeune femme convaincue du bien-fondé de sa liaison).

Ce simulacre est interrompu lorsqu’une professeure féministe nommée Marie-Hélène (Catherine Trudeau, solide) peint la porte de bureau du professeur fautif. Ce geste, qui rappelle parfaitement les événements qui ont eu lieu à l’UQAM en 2014 lorsque des militants avaient lancé de la peinture sur la porte de trois professeurs accusés d’agression ou de harcèlement sexuel, déclenche une tragédie dans le huis clos se déroulant dans l’appartement d’Émilie et Édouard. Ces derniers personnages, incarnés par Florence Longpré et Benoit Drouin-Germain, accompagnent la danse dramatique d’abord subtilement par des blagues et des jeux de mots, puis activement par des révélations accélérant le déroulement de l’action. Le conflit est central entre Isa et Marie-Hélène : est-il juste de dénoncer une relation qui semble malsaine et prise dans un rapport de pouvoir si la supposée victime ne se sent aucunement importunée et affectée par la situation ? Le chemin vers la vérité sera long et douloureux.

Crédit photo: Gunther Gamper

Hurlevent, vraiment ?

Il ne fait aucun doute que le texte de Fanny Britt est pertinent et brûle par sa justesse. On a vu dans l’actualité des derniers mois que nombre d’institutions universitaires avaient encore des problèmes avec les relations de pouvoir entre professeurs et étudiant.e.s. L’UQAM n’est bien sûr pas le seul exemple alors que Concordia a dû faire face à sa propre vague de dénonciations au début du mois de janvier 2018.

La question qu’on peut toutefois se poser légitimement est celle du lien avec le roman Hurlevent. Les lecteurs de l’œuvre des sœurs Brontë qui ont pris le temps de se replonger dans le texte avant d’aller voir la pièce seront surpris du peu de lien entre les deux univers. Ajouter des bourrasques par-ci et par-là n’est pas suffisant pour recréer l’atmosphère de l’époque victorienne. Bien sûr, il y a l’histoire d’amour tragique, la relation impossible, mais ces sujets restent universels et associés à une multitude de textes. On associe trop souvent, et de manière fautive, l’univers de Hurlevent au climat, alors que le sujet est beaucoup plus profond et sombre. Solitaire, dure, poète, Émilie Brontë avait une haute idée du concept de désir. Elle critiquait aussi les classes sociales de son époque avec le personnage de Heatcliff. La pièce ne rend pas assez compte de ces aspects.

On peut se demander si le texte réussi et la belle performance des comédiens n’auraient pas été mieux servis dans une petite salle consacrée aux théâtres d’auteurs comme la Licorne ou même la salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier. De cette façon, il me semble que la catharsis du huis clos tragique aurait été atteinte plus efficacement. Au lieu de mettre une biographie des sœurs Brontë dans le dépliant accompagnant la pièce, il aurait été plus juste de rappeler et de mettre en perspective les événements du « stickergate » de l’UQAM.

Cela dit, le désir de dépoussiérer un récit romantique du 19e siècle n’est pas interdit. Pour tous ceux qui veulent pousser la réflexion du mouvement #metoo ou #agressionnondénoncée, cette pièce vaut le détour.

La pièce Hurlevents est présentée au Théâtre Denise-Pelletier du 31 janvier au 24 février 2018.

A propos Samuel Lamoureux

Samuel Lamoureux
Journaliste, improvisateur à la retraite, Samuel est un passionné de musique électronique, de littérature et de sociologie. Hochelaga-Maisonneuve l'a toujours fasciné par son pôle contre-culturel à Montréal. Rendez-vous au Pizza Piroz pour une discussion sur l'avenir du quartier.

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