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Le progrès / La chronique de Leopol Bourjoi

Alors que j’avais survécu à neuf bronchopneumonies doubles, la première accompagnée d’une fièvre de 108 degrés Fahrenheit, ainsi que plusieurs infections infantiles, variole, rougeole, etc., et que, selon les médecins, je ne devais pas vivre au-delà de l’âge de la puberté, j’ai amorcé il y a quelques jours ma soixante-dixième année.

J’espère que ce n’est pas pour rien. J’espère que cette urgence de vivre n’aura pas été en vain, pour ne finir que comme un numéro, comme ma génération l’a pressenti avec angoisse.

Même s’il semble que plus personne n’a le temps de lire, je crois que trop de choses surviennent dans ce monde que nous appelons le nôtre pour que tous se contentent d’en effleurer distraitement la surface.

Je crois fermement que la longueur d’un texte n’a aucune importance pour ceux qui ne se contentent pas de la rumeur médiatique, qui n’est qu’un grand intestin dans lequel le nouveau pousse sans cesse le vieux vers les chiottes de l’Histoire.

J’écris pour faire état de ce que j’ai appris de la vie et du monde en plusieurs décennies d’existence consciente. J’écris pour que d’autres, à travers mes textes, accèdent à leur propre compréhension du monde.

La réalité étant beaucoup trop complexe pour être scénarisée, elle s’impose toujours à nous dans le désordre. Surtout ce qui est issu de l’ère de l’ignorance, de l’ère de l’imaginaire fantasmagorique qui tenait lieu de science. Ce qui devrait être repensé maintenant que nous avons un peu plus de vraie science à la portée de notre intelligence et même un peu de notre conscience.

Concevoir le monde avec les mots est aussi ardu que cueillir une poignée de framboises dans un framboisier mal entretenu.

De plus, écrire est un art ingrat qui se pratique presque dans la solitude. Je dis « presque » parce qu’il arrive qu’on ait la chance, je dirais même le privilège, en ces temps troubles que sont les nôtres, de ne pas vivre seul.

Cet art, tout comme la peinture et la sculpture, je le pratique dans mon cher atelier. L’atelier que j’ai construit moi-même avec mes deux mains d’infirme.

Un antre dans lequel la furie du monde entre par la voie d’ondes diverses, les innombrables comptes que nous devons rendre à César et toutes les contraintes matérielles imposées auxquelles chacun se bute inévitablement.

Dans notre monde frénétique, peu de choses me rassurent.

Malgré tout, ce qui m’apaise le plus à part de savoir ceux que j’aime en sécurité est de pouvoir construire le monde matériel autour de moi.

Il est parfois même grisant de jouir de cette capacité. Une capacité qui est à la base de notre existence naturelle. Qui nous conduit à vraiment exister concrètement.

La liberté de cultiver son petit bout de terre, de composer son chant, sa musique, construire sa maison, de porter soi-même sa nourriture à sa bouche, occuper un petit atelier, manier le marteau et le tournevis, écrire sa vie.

Lorsque les baby boomers, des millions de femmes et d’hommes qu’on mesure comme s’il n’y en avait qu’un seul, ont senti que même la liberté d’être leur échappait sous l’insistance des médias de masse, de l’arrogance de l’économie et des inquiétudes grandissantes du monde politique, ils se sont mis à accrocher une belle phrase zen un peu partout. Cette phrase, une sorte de profession de foi toute simple, était « Je porte de l’eau, je coupe du bois, quelle merveille ! »

Étant artiste, je ne construis pas que le monde matériel autour de moi. Je participe également à la construction de l’univers culturel que nous partageons tous, qu’on ne peut posséder seulement pour soi. Lorsque j’annonce qu’il y a une nouvelle œuvre chez moi, il n’est pas écrit GM, Ford, Apple ou Mercedes dessus. Chargée de ma sueur, marquée de mes gestes, on y trouve que la marque de mon nom.

L’escalier que vous prenez pour aller au deuxième étage de ma maison est celui que j’ai pensé, dessiné, fabriqué et installé. Il en est de même des trois autres escaliers de notre demeure. Ce qui permet de descendre ou monter chez moi sort de mes mains. L’art qui me permet de m’élever autant dans l’atelier qu’autour de notre résidence, sans aucune gêne, sans timidité, est l’expression matérielle de la profonde empathie que je ressens pour tout ce qui m’entoure, ce que je perçois, ce qui me touche.

Je signe ce qui m’entoure comme je signe ma vie. Chacun d’entre nous devrait tenir à le faire. Il ne faut pas pour quelque considération que ce soit perdre la capacité de modeler le monde matériel autour de soi, en reconnaissant ses besoins et les attentes des quelques personnes qui comptent réellement sur nous.

Sept jours par semaine, je ne sors de mon atelier que vers 21 heures. Je lis, j’écris, je peins et je sculpte toute la journée.

Depuis mon dernier texte publié sur Quartier Hochelaga en juin dernier, ce fut presque une retraite. J’ai beaucoup réfléchi.

Avant cela, j’avais vraiment beaucoup travaillé intellectuellement et physiquement pour le Tryptique du centenaire de l’usine Lallemand et les 105 ouvriers dont j’ai découpé le nom dans l’acier inoxydable.

 Richard, Marc, Normand, des amis chers de mes jeunes années, sont déjà décédés. Jean-Pierre, un autre ami proche est convaincu que la vie dans ce monde ne vaut pas la peine d’être vécue. Il ne fait que durer malgré lui. Henri croit que dans notre monde l’amour véritable est interdit aux hommes, ce qui le prive de la vulnérabilité et de la tendresse qui  donneraient un sens à sa vie. Naviguant d’un espoir à l’autre, Marcel, mon talentueux ami artiste lui aussi, ne possède pas plus de sécurité sentimentale et matérielle que lorsqu’il avait 20 ans. Ce ne sont que quelques exemples.

Cela et bien d’autres choses ont suscité beaucoup de doutes en moi sur mes motivations. De plus en plus, les désillusions parsèment notre monde, comme autant de corolles sombrement violacées. Ma frénésie de créer n’est-elle qu’une forme de déni ?

J’avais aussi des doutes envers l’écriture, envers l’utilité d’écrire, surtout en français. Je les ai toujours.

La langue officielle du Québec est le français. Pourtant, il suffit d’entrer dans un commerce au nom venu d’ailleurs, et même trop souvent de chez nous, pour n’entendre que de la musique en anglais, ou presque. Respecter les lois du Québec lorsqu’il s’agit de respecter la culture des Québécois, la langue qui a construit le Québec, ne vient pas à l’esprit de ceux qui ne veulent que notre sueur et ce qui devrait constituer notre richesse pour eux-mêmes.

Lorsqu’on sait que la langue est le premier ADN de la pensée, que la langue et ses mèmes culturels portent le vocabulaire, les images, les concepts, les réflexions, les transactions les plus communes avec le réel et les autres, il y a lieu de s’inquiéter grandement.

Je reçois fréquemment des visiteurs de tous âges à mon atelier. Des passants, des touristes, des voisins. Surtout des jeunes. Beaucoup de jeunes couples qui se promènent au hasard et s’approprient ainsi leur quartier.

Les rencontres avec les visiteurs qui se prolongent aisément au-delà d’une heure m’apportent un éclairage original qui me permet de mieux voir ce que je fais. Me permet de voir que la distance entre le baby boomer et le millénial n’est pas si étendue.

Ce sont des occasions pour deux générations éloignées parfois d’une quarantaine d’années de vie de comparer leurs notes sur la vie et la société. Sur l’état du monde qui, pour l’un, s’est désespérément dégradé et, pour l’autre, est déjà tellement dégradé qu’il ne peut sous bien des aspects qu’être désespérant.

Né en 1950 comme beaucoup d’autres autour de moi, je croyais avoir eu la chance d’avoir vu le jour au milieu du siècle du progrès, de toutes les formes de progrès, scientifique, technique et social. Plus particulièrement dans mon cas, je retrouvais l’essentiel de mes lectures dans l’émission intitulée Le roman de la science de Fernand Séguin et mes héros se trouvaient dans une autre émission du même homme, Le sel de la semaine.

En 1962, j’avais 12 ans. Je devais comme tous les enfants de mon âge participer à la communion solennelle. Je n’y ai pas assisté. L’enfance qui a été la mienne ne me permettait pas, quelle que soit sa désignation, de croire en la Providence. Je croyais même qu’au 20e siècle on en avait fini avec les bondieuseries.

C’est au cours de la même année que nous suivions avec effroi la progression des navires américains durant la crise de Cuba. L’année suivante, John F. Kennedy était assassiné.

En mai 1968, j’étais de ceux qui imprimaient des tracts au collège Ahuntsic pour l’Association générale des étudiants du secondaire.  En juillet 1969, je filmais l’écran de ma télé noir et blanc montrant l’alunissage des Américains avec une petite caméra 32mm. J’ai toujours la bobine de film quelque part dans mes cartons. En août, Woodstock avait lieu.

En 1974, je lisais avidement l’ouvrage intitulé Le choc du futur d’Alvin Toffler et en 1975 nous assistions à la fin de la guerre du Vietnam, malgré le choc pétrolier de 1973.

En 1976, le Parti québécois, porteur de la social-démocratie, de notre identité réelle, de notre liberté à venir, était élu pour la première fois. De Canadiens français, nous devenions Québécois.

On nous promettait la société des loisirs, la technologie était un nouvel eldorado à nos portes, nous voyions même apparaître la promesse de Liberté 55.

J’ai mis la main sur mon premier ordinateur en 1982. Je voulais croire au progrès sous toutes ses formes. J’avais, je suppose, comme des millions d’autres citoyens ordinaires, une grande envie d’y croire.

Mes parents et grands-parents, comme ceux des autres de ma génération, avaient connu le pire. La grippe espagnole, la Première Guerre, qui devait être la dernière, la Grande Crise, la Deuxième Guerre et son monstre nucléaire. Le plus grand crime contre l’humanité jamais commis, le Godzilla incompréhensible qui se lançait à l’assaut du monde, qui ne cesse de rugir de toutes sortes de manières.

Malgré tout mon optimisme, puisque survivre comme je l’avais fait à la maladie, à l’opprobre social, aux sévices corporels et autres agressions m’avaient conduit à croire que la vie elle-même était sa propre limite, qu’il ne pouvait y avoir de presque vivant, je ne pouvais manquer de remarquer qu’il y avait un ver grouillant dans la pomme de notre monde.

Lorsque j’ai débuté sur le marché du travail, nous devions parler anglais ou être confinés aux emplois dits « tue-monde ». J’étais employé à Aero Machining lorsqu’il y a eu une mise à pied temporaire. J’ai eu le malheur de dire au chef d’atelier que je travaillais pour vivre et non que je vivais pour travailler. Malgré le syndicat, ils ne m’ont pas rappelé.

Lorsque je suis entré au service de la Vickers en 1985, j’ai dû passer par le bureau du médecin. À cette époque, il fallait écarter les fesses pour un toucher rectal. Je serais très surpris d’apprendre qu’ils imposaient le même examen aux ingénieurs. À la Vickers, je l’ai déjà mentionné ailleurs, seulement 8 % des ouvriers atteignaient l’âge de 65 ans. Le statut social de la sueur humaine ne s’améliorait pas. Au contraire.

Pourtant, ces centaines de femmes et d’hommes avec lesquels j’ai grandi, avec lesquels j’ai travaillé, n’étaient pas que des baby boomers se vautrant dans le succès social et financier facile. Ils n’étaient tout un chacun que des femmes et des hommes qui ne désiraient que vivre et gagner leur vie avec leur travail, sans chercher de quelque manière que ce soit à posséder le monde. Ils n’étaient en concurrence avec aucun patron, intellectuel ou politicien. Chacun d’eux n’aspirait et n’aspire toujours qu’à vivre. Et pourtant.

En 1989, j’étais inspecteur sous-traitant en procédés non destructifs à l’usine de Combustion Engineering à Cornwall, à l’époque où elle a été rachetée par l’entreprise européenne ABB. Nous avons alors entendu le président d’ABB dire que, selon lui, il avait tout à fait le droit de faire des affaires où que ce soit dans le monde. Il n’y avait pas de frontières qui vaillent pour les affaires. La mondialisation montrait alors sa tête hideuse.

Finalement, nous avons, les baby boomers, été ballottés dans tous les sens de bien des manières.

Les préoccupations envers l’environnement ne sont pas propres à la jeune génération. En 1972, tout le monde avait entendu parler du rapport du Club de Rome qui prévoyait un avenir pas très éloigné assez sombre, auquel nous assistons maintenant, sidérés d’effroi.

En 1973, Ernst Friedrich Schumacher a publié un ouvrage intitulé Small Is Beautiful : A Study Of Economics As If People Mattered[1], qui dépeignait une toute autre image du progrès, surtout de ce que nous aurions dû faire et qu’on ne nous a pas laissés faire.

            Le monde de progrès auquel les baby boomers ont cru de toutes leurs forces, le monde que ma génération a bien naïvement espéré, ne s’est pas matérialisé.

Ce n’est pas que l’intelligence n’y était pas. Ce n’est pas parce que nous n’avons pas voulu. C’est tout simplement que ceux qui avaient le pouvoir de le faire n’ont pas su comment le faire.

La machine du capitalisme technologique, forcément technocratique (mauvais mélange de croissance exponentielle, d’entropie effrénée et de bureaucratie), s’est emballée il y a longtemps. Les apprentis sorciers ont perdu le contrôle. Au début des années 70, les États-Unis représentaient 6% de la population mondiale et consommaient 40% de l’ensemble des ressources mondiales.

Lorsqu’on sait ce que le terme consommer[2] signifie, il n’est pas nécessaire d’être ingénieur à la NASA pour comprendre qu’il n’y a que deux alternatives pour l’économie de type capitaliste technologique de nature consumériste : la fuite vers l’avant (croissance) ou l’effondrement.

L’ogre qu’est devenu le monde économique nous dirait que plus il est gros, plus cela lui coûte cher, plus nous devons payer.

Il est par conséquent chaque jour plus évident que nous assistons actuellement à une fuite vers l’avant qui ressemble à un effondrement.

Alors même si écrire est ingrat, même si de nos jours, submergés comme nous le sommes par les médias de masse qui nous répètent à peu près les mêmes choses, comme s’il n’y en avait qu’un seul, urbi et orbi jour après jour en répétant un mantra assourdissant et que le monde politique nous parle sans arrêt de politique comme d’autres de sexe quand ça ne marche pas, je reprends l’écriture pour ces jeunes visiteurs qui m’ont fait comprendre qu’on ne peut se passer de se parler d’une génération à l’autre.

Faire état de ce qui nous a fait et défaits parce qu’ils seront encore plus bousculés que nous l’avons été en espérant qu’ils sauront mieux résister à un monde qui ne sait pas choisir entre durer ou s’effondrer.


[1]
                        [1] Disponible en traduction française au format transportable PDF : https://www.enpleinegueule.com/francais/lire/Small_Is_Beautifull-fr.pdf

[2]
                 La consommation caractérise l’acte d’un agent économique (le consommateur) qui utilise (consommation finale) ou transforme (consommation intermédiaire) des biens et services . Cette utilisation ou transformation provoque la destruction immédiate (biens non durables) ou progressive (biens durables) des éléments consommés. D’un point de vue général, la consommation (destructrice de valeur) s’oppose à la production (créatrice de valeur). (Définition de Wikipédia)

A propos Léopol Bourjoi

Pour le quartier Hochelaga-Maisonneuve, Bourjoi est l’ouvrier artiste. Il a depuis 1968, à 18 ans, présenté ses œuvres dans plus de 80 expositions solos et de groupe à Montréal, Laval, Québec, Labrador City et Washington. Durant un quart de siècle, il a parcouru usines et chantiers pour y apprendre les métiers et les valeurs des ouvriers qui construisent le monde matériel pour tous. À la fin de cette exploration, afin de valider son parcours d’artiste autodidacte, Bourjoi a à 46 ans obtenu une maîtrise en arts plastiques de l’UQAM. Depuis 2001 il produit ses oeuvres dans le bel atelier qu’il a construit de ses mains dans le quartier Hochelaga (son quartier) en 2000. Depuis il exprime par ses œuvres de plasticien et son écriture, la culture et les valeurs qu’il a adoptées.

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