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L’imaginaire comme refuge / Fanny et Alexandre au Théâtre Denise-Pelletier

On ne ressort pas indemne d’un film d’Ingmar Bergman. On y pénètre pour y être happé, secoué, pour se confronter à la transcendance divine, à la mort, à la vie, à l’amour, aux terreurs d’enfance les plus profondes. Et c’est là que le bât blesse : la pièce Fanny et Alexandre présentée au Théâtre Denise-Pelletier ce mois-ci et adaptée du film du même nom ne bouleverse pas assez.

Quelques mots sur Fanny et Alexandre en tant que tel (1982). Dernière œuvre majeure de Bergman, souvent considéré comme son testament, le film vaguement autobiographique rappelle l’enfance du cinéaste. L’histoire se déroule en Suède, au début du 20e siècle, et met en scène un jeune garçon et sa sœur — Fanny et Alexandre — vivant au sein d’une famille heureuse et aisée. Les deux parents travaillent dans une compagnie de théâtre où toute la troupe semble en parfaite harmonie. Cette situation familiale est remise en cause par la mort du père, et chamboulée par l’arrivée d’un prétendant, un évêque luthérien, qui convoite la mère des deux petits. S’en suit une histoire de souffrance où les enfants sont soumis à un règne strict et d’obéissance, jusqu’à ce que des lignes de fuite se présentent…et qu’ils les empruntent.

L’imagination comme refuge

Les deux metteurs en scène Sophie Cadieux et Félix-Antoine Boutin ont toujours été fascinés par l’œuvre du cinéaste. Dans leur adaptation, ceux-ci rendent compte avant tout du côté imaginaire et onirique du texte. Nous nous retrouvons dans la peau d’Alexandre qui est parfois un narrateur, un acteur ou une victime, et nous suivons ses rêves et ses envies à travers plusieurs tableaux, plusieurs scènes de la vie familiale. L’imagination du jeune garçon est paradoxalement à la fois un refuge où celui-ci se protège de la violence et des drames conjugaux, mais aussi une torture où ses fantômes et ses peurs (re)viennent le hanter.

L’excellent Gabriel Szabo est particulièrement convaincant dans le rôle du jeune Alexandre. Sa performance entre par contre parfois en contraste avec celle de Fanny (Rosalie Daoust) trop effacée et dont le personnage est un peu exploité, invisibilisé et passif.

Les scènes, très rythmées par la présence des neuf comédiens, prennent souvent la forme d’une danse où nous voyageons dans l’intimité de la famille d’Alexandre. Il est facile de se laisser convaincre par le rythme de la mise en scène. Fait audacieux : les décors occupent peu d’espace, au contraire, les comédiens prennent d’assaut la scène épurée dans toute sa largeur ce qui peut laisser des zones vides ou sous-exploitées à certain moment. De mémoire, rarement la scène du Théâtre Denise-Pelletier n’aura été utilisée dans toute sa profondeur, comme elle l’est ici. Parions que Sophie Cadieux, une habituée de ces planches, a décidé d’exploiter les capacités du théâtre de manière originale. On ne peut pas s’en plaindre.

crédit : Gunther Gamper

Plaire à tout le monde

Si la mise en scène surprend parfois par son originalité, il faut dire par contre que le texte ne rend pas justice à l’univers de Bergman. Il semble que les auteurs aient voulu plaire à trop de gens en même temps : des remarques sérieuses pour les intellectuels se mêlent à des blagues faciles et des cabotinages. Ce qui laisse une question en suspens : quel est le ton de la pièce? Surtout, les personnages sont souvent trop manichéens. Le pasteur luthérien, par exemple, est rapidement cadré en personnage de vilain. Or la réalité du film n’est pas si simpliste. Les réflexions sur la mort et sur Dieu, si caractéristiques de l’univers du cinéaste, sont aussi laissées pour compte pour des réflexions plus consensuelles voire de sens commun sur la famille (il ne faut pas faire mal aux enfants, il faut suivre ses rêves).

Au final, nous ne disons certainement pas que la pièce ne vaut pas le détour. Certaines expérimentations au niveau de la mise en scène sont incontournables (les pantins d’Alexandre qui descendent du plafond à la fin – magnifique). Résumons notre propos ainsi : vous cherchez une jolie pièce parfois drôle parfois tragique qui vous donnera l’envie de vous replonger dans l’œuvre d’un des plus grands cinéastes du 20e siècle ? Courez-y. Vous êtes un puriste de Bergman et vous vous attendez à voir des personnages agoniser attendant un Dieu qui ne vient pas ? Passez votre chemin chers amis !

La pièce Fanny et Alexandre est présentée au Théâtre Denise-Pelletier du 31 janvier au 23 février 2019.

A propos Samuel Lamoureux

Samuel Lamoureux
Journaliste, improvisateur à la retraite, Samuel est un passionné de musique électronique, de littérature et de sociologie. Hochelaga-Maisonneuve l'a toujours fasciné par son pôle contre-culturel à Montréal. Rendez-vous au Pizza Piroz pour une discussion sur l'avenir du quartier.

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