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Madame Blue

Le maudit cancer s’est emparé de la vie de notre amie artiste. Malgré lui, plus elle s’en va, plus elle grandit. La vie d’artiste dans le monde de l’homo oeconomicus est déjà une épreuve de tous les instants, il fallait qu’en plus le maudit cancer se mette de la partie.

Nous avons tous vu un ami ou un membre de la famille mourir des suites du cancer. Mon père, la mère de ma compagne, un oncle ici, un ami là ! Un fléau qu’on nous promet grandissant au cours des prochaines années.

Certains cancers sont presque prévisibles. Celui de notre amie, causé par la cigarette, par exemple. Un des produits essentiels à l’homo oeconomicus. D’autres, plus mystérieux, sont provoqués par la pollution et les dizaines de milliers de produits chimiques que l’on respire chaque jour, affectionnés par les apprentis sorciers du monde moderne.

Le cancer ne s’attrape pas, il est provoqué. Il peut venir de soi, de nos gènes, ou des agressions de toutes sortes provenant de ce monde insensé qui croit faire mieux que les milliards d’années d’expérience de la vie, alors que lui n’a d’expérience de vie que quelques mois de vanité.

Toutes les cellules de notre corps ont pour ordre de mourir lorsqu’elles ont rempli correctement leur fonction. Une sorte de suicide cellulaire qu’on appelle apoptose. Si elles étaient humaines, cela s’appellerait un suicide professionnel.

Certaines cellules, comme certains hommes ou femmes de pouvoir beaucoup trop fortunés pour le bien de tous, refusent de lâcher prise. Lorsque cela arrive, les cellules deviennent immortelles ; elles perdent la capacité à garder leurs distances l’une de l’autre et s’empilent jusqu’à former une tumeur compacte et dure, gourmande de ressources, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’organismes pour les alimenter.

Mon amie et son maudit cancer ne sont pas rendus là. Du moins pas encore. Plus que jamais auparavant, avant qu’il ne soit trop tard, elle témoigne de son bonheur d’avoir vécu, prenant le temps de remercier un par un, une par une, tous ses amis et amies, d’avoir été là tout simplement, comme si cela allait de soi.

Un par un, madame Blue, se sépare des accessoires et objets qui ont témoigné de sa nature d’artiste. Même ses harmonicas, ses ruine-babines, ayant bleui ses lèvres par où passait le blues. Elle se défait de ses émaux sur cuivre, le premier illustrant une scène sous-marine insérée dans un petit hublot de bois gravé par un autre artiste, un sculpteur.

Je ne sais pas pour les artistes riches et célèbres qui font l’art que la société attend d’eux, mais je sais pour ceux de mon quartier que je connais. Ils sont tous comme notre amie. Tous donnent beaucoup plus à la société de l’homo oeconomicus que ce que cette société mérite de recevoir. En effet, notre société, probablement parce qu’elle est la plus fortunée de l’histoire, est la plus indifférente de toutes, sauf lorsqu’il s’agit d’amuser les foules, et n’a que faire de nous.

Notre amie a beaucoup expérimenté, beaucoup subi, beaucoup surmonté, beaucoup appris. Il n’en reste aucune colère ni amertume. Qu’un fond de déception de n’avoir pu contribuer davantage à la beauté du monde, à laquelle elle tient malgré tout à participer jusqu’au dernier instant.

Si vous voyiez la tendresse dans ses yeux lorsqu’elle parle de l’art qui l’a habitée, qui l’habite toujours, et avec lequel elle s’en va.

Il est à la fois douloureux et attendrissant de voir la légèreté de ses mains lorsqu’elle ouvre le petit calepin dans lequel elle garde quelques poèmes. La douceur de sa voix, malgré ses inflexions rauques, lorsqu’elle lit un poème. Comme si sa voix sortait du papier, comme si le sens osait à peine s’échapper du calepin. Encore plus, c’est comme si le calepin se demandait déjà ce qu’il adviendra de lui dans quelques semaines.

Au cours des ans, j’ai vu plus d’un ami artiste partir. Parmi ceux-ci, Jacques Huet, sculpteur. Il a été le premier artiste professionnel que j’ai rencontré alors que j’étais un jeune artiste autodidacte de 19 ans. Il aimait beaucoup représenter Don Quichotte en différents matériaux. Se sentait-il pour cela lui-même Don Quichotte ?

Jacques nous a quittés en 2009. J’ai fait, en souvenir de lui, une grande sculpture en bois, son matériau préféré, qui se trouve devant mon atelier. Une sculpture qui, tous les soirs, sculpte la lumière irradiant de son centre.

Jean–Marie Savage m’avait enseigné les arts plastiques à l’école Jean-Baptiste-Meilleur lorsque j’avais 16 ans. J’allais chez lui à Sainte-Julienne. De lui, je garde le souvenir d’une extravagante passion. C’est là qu’en 1973 j’ai rencontré son jeune voisin déjà prometteur à ce moment-là, Normand Forget. Nous sommes rapidement devenus amis. Jean-Marie est décédé il y a quatre ans. Normand l’a suivi soudainement, à peine âgé de 62 ans, deux ans plus tard.  Il y en a eu d’autres. Chacun d’eux a été un cadeau de la vie qui s’est fait avec art.

En 2015, j’ai fait imprimer une petite phrase de mon cru sur des dizaines de gaminets :

« Tous artistes. L’art, le premier art de tous est l’art de devenir… humain. »

Parce que j’y crois, je le porte tous les jours.

Madame Blue, notre amie, est ainsi, comme la plupart des artistes que je connais. Faire de l’art à la recherche de sens et parfois aussi de grande beauté, ne suffit pas. Y trouver son humanité est essentiel. Même si nous ne pouvons en retenir aucun, ce n’est pas une raison pour ne pas leur dire que les connaître a été un privilège.

J’espère que ces quelques mots pour notre amie l’aideront à continuer de grandir, comme elle le fait déjà si bien à sa manière, un peu plus longtemps, malgré son maudit cancer, d’où qu’il vienne.

A propos Léopol Bourjoi

Pour le quartier Hochelaga-Maisonneuve, Bourjoi est l’ouvrier artiste. Il a depuis 1968, à 18 ans, présenté ses œuvres dans plus de 80 expositions solos et de groupe à Montréal, Laval, Québec, Labrador City et Washington. Durant un quart de siècle, il a parcouru usines et chantiers pour y apprendre les métiers et les valeurs des ouvriers qui construisent le monde matériel pour tous. À la fin de cette exploration, afin de valider son parcours d’artiste autodidacte, Bourjoi a à 46 ans obtenu une maîtrise en arts plastiques de l’UQAM. Depuis 2001 il produit ses oeuvres dans le bel atelier qu’il a construit de ses mains dans le quartier Hochelaga (son quartier) en 2000. Depuis il exprime par ses œuvres de plasticien et son écriture, la culture et les valeurs qu’il a adoptées.

Un commentaire

  1. Cher trois doigts. Il y a plus d’amour dans ton cœur d’artiste que de nœuds dans les bois.
    Après t’avoir lu, j’ai pensé comment je suis triste de ne pas pouvoir te connaître plus longtemps.
    Je ne peux plus jouer de la ruine babine, mais je peux encore ressentir la joie de te lire.
    Toi et ta jolie femme Gaétane êtes des douceurs pour mon cœur meurtri.
    Oui, c’est dur, très dur d’avoir à quitter cette terre bientôt, mais c’est un baume de savoir que vous serez encore là pour adoucir et apprécier les autres âmes d’artistes, mon amoureux entre autre, qui croiseront
    votre vie. Merci pour ton ode a ma vie, ton respect, ta force et que ta joie demeure! Mme Blue

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