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Marcher sur deux jambes : les buanderies et les restaurants chinois

Qui n’a jamais entendu ses parents ou ses grands-parents dire : «J’vas aller porter ça chez l’Chinois!». Avant que les Québécois ne prennent l’habitude d’aller chez le nettoyeur, nombreux sont ceux qui faisaient laver leurs vêtements ou empeser les manchettes et le col de leurs chemises dans une buanderie chinoise.

À la fin du XIXe siècle, les immigrants chinois allaient essaimer dans les provinces de l’Est à partir de la Colombie-Britannique. Victimes de racisme et d’intimidation, leurs horizons étaient bouchés. Ils ne pouvaient être fonctionnaires ou soldats. Ils n’étaient pas non plus embauchés comme ouvriers dans les usines. Ils se sont donc concentrésdans deux domaines: les buanderies,  d’abord et, dans une moindre mesure dans le quartier, dans les restaurants d’où l’expression «marcher sur deux jambes».

Deuxième buanderie du quartier, ouverte en 1895; source: Google Maps

La première buanderie chinoise du quartier, propriété de Sing Lee, s’installa au 44, rue Dézéry, en face de l’actuel Square-Dézéry. L’année suivante, un second commerce du même type, propriété de Hum Yick, ouvrit au 3172, rue Sainte-Catherine Est, entre Préfontaine et Dézéry (voir photo).

Plusieurs buanderies ouvriront dans les années suivantes; le nombre dépassera la vingtaine dans les années 1920, puis elles déclineront irrémédiablement. Voici un tableau pour illustrer cette tendance :

Année Nombre
1927 23
1929 20
1939 13
1949   9
1961   8
1966   1

 

La dernière à fermer sera celle de Sing Lee. Elle fut ouverte de 1922 à 1969 au 3689, rue Adam puis reprise par la famille de Wong Fee Wong au 3693 de la même rue jusqu’en 1989; il s’agit donc d’une présence de 77 ans dans le quartier.

Au début, lorsque les buanderies chinoises se sont installées, elles faisaient face à la concurrence des buandières canadiennes-françaises qui travaillaient à la maison sans avoir à payer de loyer. Un chercheur estime que, dans les années 1890, les propriétaires de buanderies devaient compter sur des dépenses minimales d’opération de près de 1 000$ par année. Puisqu’il était impensable d’amasser ces fonds seul, les entrepreneurs comptaient sur des prêts de la famille ou d’amis ou sur le woi, un système de crédit typique de la communauté chinoise. Au début du XXe siècle, la situation se compliqua avec l’augmentation de la taxe d’affaires, puis le ralentissement de l’activité économique au début de la Première Guerre mondiale. Une stratégie employée par les familles chinoises était d’ouvrir deux commerces à proximité l’un de l’autre. Si par malheur l’un des deux devait se résoudre à fermer, ils se concentraient alors sur le deuxième.

On s’aperçoit également que la diminution du nombre de buanderies chinoises coïncide avec la crise économique des années 1930. Tel que mentionné plus haut, l’arrivée des nettoyeurs indépendants contribua à faire baisser le nombre de buanderies. D’ailleurs, en 1939, le nombre de nettoyeurs-pressiers était deux fois plus élevé que celui des buanderies chinoises.

La présence des cafés ou restaurants chinois est beaucoup moins importante dans le quartier. Les deux premiers ouvrirent en 1914 et fermèrent trois ans plus tard : l’un était situé au 1593, rue Ste-Catherine près de Moreau et l’autre, le Victoria Chinese Cafe, sur la même rue à Maisonneuve, entre Létourneux et LaSalle. Un autre existait dans les années 1920 près de la rue Vickers.

Pour aller plus loin :

  • Denise Helly, Les Chinois à Montréal, 1877-1951, IQRC, Montréal, 1987
  • Smoke and Fire, The Chinese in Montreal, The Chinese University Press, Hong Kong, 1991

Le mois prochain, nous jetterons un coup d’oeil sur la petite histoire du Square Dézéry qui a bien besoin d’amour.

A propos André Cousineau

André Cousineau
André Cousineau a participé à la rédaction de plusieurs brochures sur l'histoire du quartier. Il est maintenant responsable du site de l'Atelier d'histoire Mercier-Hochelaga-Maisonneuve (https://ahmhm.wordpress.com). Cet organisme, qui existe depuis 1978, s'est donné comme mandat de protéger le patrimoine de l'arrondissement et de diffuser, par tous les moyens possibles, l'histoire urbaine de ce quartier.

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