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Miroir aux alouettes

John Lennon disait : « La vie, c’est ce qui t’arrive alors que tu es occupé à faire d’autres plans. » Alors que John Lennon s’exprimait probablement à un niveau individuel, je crois que nous pourrions aujourd’hui appliquer sa réflexion à la société entière.

En 1516, l’écrivain anglais Thomas More publiait un ouvrage sur l’utopie[1], un mot qui lui a été inspiré par l’expression grecque οὐ-τόπος « en aucun lieu », représentant une réalité idéale et sans défaut.

La vie dans le village de Séraphin qu’est devenu sans le savoir le village planétaire serait plutôt du type dystopique[2].  Une société dans laquelle ce sont les vertus humaines qui seraient la cause de toutes sortes de maux, alors que les ambitions les plus insensées, à commencer par l’avarice et la gloutonnerie, resplendissent de tous leurs feux sous les yeux de la société entière.

Je me souviens de l’époque au cours de laquelle ma génération croyait entendre des messages sataniques gravés dans les sillons des disques vinyle. Je me souviens également de l’adage disant que le meilleur endroit pour cacher une chose était à la vue de tous.

Le médium étant le message, nul besoin de se torturer l’esprit pour trouver des messages subliminaux dans la musique. En effet, différents types de musique génèrent des messages distincts. À la suite de ses travaux[3] en psychologie à l’Université McGill, le chercheur Daniel Levitin a décelé que la musique provoque dans la chimie du cerveau des effets similaires au sexe et aux drogues récréatives.

Le psychologue Antonio Damasio a découvert au cours de ses recherches[4] que ce que nous qualifions de conscience n’est en fait que le sentiment de continuité de notre présence physiologique. Nous glissons vers le sommeil et en émergeons avec le sentiment d’être la même personne que la veille, sans plus.

Mihály Csíkszentmihályi, un psychologue hongrois, précise que nous ne serions vraiment conscients de nous-mêmes que durant 8 % de nos heures éveillées.

Le récipiendaire du prix Nobel en économie en 2002, Daniel Kahneman, va plus loin en affirmant que c’est l’inconscient sans réflexion qui décide de presque tout en sautant à des conclusions guidées par nos expériences de vie individuelles.[5]

Contrairement à ce que nous aimons croire, aucun de nous ne sait avec précision ce qui l’anime. Encore moins ce qui anime la société, la politique ou l’économie.

Presque tous les jours depuis une quarantaine d’années, la science ne cesse de découvrir que notre nature serait différente de ce que la philosophie, les religions et la littérature en ont fait.

Cette ignorance profonde qui nous conduit à préférer ce qu’il nous plaît d’imaginer du monde plutôt que de nous ajuster à ce qu’il est ne peut que conduire à un monde dystopique et provoquer l’échec de nos meilleures entreprises. C’est ce que nous ne cessons de constater lorsque nous voyons plus loin que nos vies individuelles.

À l’occasion du Super Bowl, il y a quelques jours, se tenait un spectacle musical très haut en couleurs. Ils ont été des millions à s’extasier sans voir ce qui leur était montré. Il n’y a pas très longtemps de cela, on nous disait que l’Empire romain s’était effondré sur du pain et des jeux. Cela est devenu du pain pour les annonceurs et des jeux pour la masse.

Treize minutes de bling-bling hors de prix. 10 millions de dollars américains, en fait. Alors que la musique, cet opioïde loin d’être inoffensif, rendait les esprits réceptifs, les images imposaient un message d’une autre nature. Le message d’une société de consommation de bien des manières proche de la barbarie.

Oeuvrant à l’art depuis plus de 50 ans, j’y ai vu un ange déchu s’élançant dans les airs pour atterrir  au sommet de la tour de feu de Sauron et de là, automate désarticulé, s’agiter interminablement au-dessus de la masse anonyme de lucioles extatiques.

L’art qui s’y agitait y a été malgré lui, et sans le savoir, un révélateur.

Distraite par sa vanité, en croyant progresser plus que toutes les autres avant elle, cette société est revenue là où elle était il y a un siècle de cela, comme l’avait montré Fritz Lang dans son génial Metropolis ?6).

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Utopie

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Dystopie

[3] https://www.mcgill.ca/newsroom/channels/news/sex-drugs-and-rock-roll-chemistry-brain-265603

[4] https://www.ted.com/talks/antonio_damasio_the_quest_to_understand_consciousness?language=fr

[5] KAHNEMAN, Daniel, Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée, Farrar, Straus and Giroux, 2011

(6) Film de 1927.

A propos Léopol Bourjoi

Pour le quartier Hochelaga-Maisonneuve, Bourjoi est l’ouvrier artiste. Il a depuis 1968, à 18 ans, présenté ses œuvres dans plus de 80 expositions solos et de groupe à Montréal, Laval, Québec, Labrador City et Washington. Durant un quart de siècle, il a parcouru usines et chantiers pour y apprendre les métiers et les valeurs des ouvriers qui construisent le monde matériel pour tous. À la fin de cette exploration, afin de valider son parcours d’artiste autodidacte, Bourjoi a à 46 ans obtenu une maîtrise en arts plastiques de l’UQAM. Depuis 2001 il produit ses oeuvres dans le bel atelier qu’il a construit de ses mains dans le quartier Hochelaga (son quartier) en 2000. Depuis il exprime par ses œuvres de plasticien et son écriture, la culture et les valeurs qu’il a adoptées.

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