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Pourquoi naître

Cette chronique est le reflet de l’opinion de son auteur, Léopol Bourjoi. QuartierHochelaga ouvre son espace à cet Hochelagais plasticien une fois aux deux semaines.

Le quartier Hochelaga-Maisonneuve où je vis depuis plus de 55 ans représente l’essentiel de mon inspiration et de ma motivation artistique. J’ai assisté à sa métamorphose. J’ai ressenti ses pertes. Je tiens à son histoire et à son esprit de quartier ouvrier. L’ouvrier(ière) construit le monde à la sueur de son front. Jamais pour le posséder, toujours pour qu’il en reste quelque chose.

Au printemps dernier, j’avais à présenter quelques œuvres à la Maison de la Culture Maisonneuve pour le 1er octobre suivant. À chacune de mes expositions je produis des œuvres originales pour le lieu d’exposition. Cette fois-ci, cela était également par estime pour Pierre Larivière, agent culturel qui défend passionnément l’art et la culture dans notre quartier depuis trente-cinq ans.

J’ai conçu la sculpture intitulée Pourquoi naître ? en pensant à l’avenir qui apparaît à l’horizon proche. Pour un quartier à la croisée des chemins, j’ai imaginé une croix de chemin. Je n’ai pas osé la croix chrétienne, cela aurait été sacrilège. On ne peut élever l’humain à cette hauteur.

Le chemin de fer est un élément important de notre quartier. Il fallait que la sculpture soit en partie une référence à une traverse de chemin de fer. Lorsque j’étais enfant, c’est là que nous trouvions la frontière entre notre quartier et celui des autres. C’est également le mur de fer qui nous prive du majestueux fleuve Saint-Laurent. La forme est également inspirée du symbole de Terre des hommes que nous voyons des rives de notre quartier ou le signe de paix tourné du sud au nord.

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La sculpture est constituée d’acier Corten en usage en architecture et en art pour ses propriétés métallurgiques exceptionnelles. La première oxydation rougeâtre le protège de toute oxydation subséquente et le rend six fois plus résistant aux intempéries que l’acier ordinaire. Cela pour moi représente le caractère, la résilience qui recouvre les vulnérabilités du monde ouvrier.

La sculpture est formée de trois poutrelles en acier. Elles devaient être fabriquées plutôt que de type commercial. Ces poutrelles ont été découpées en bandes dans une seule plaque, assemblées et soudées à la main par un soudeur du nom de Gabriel à l’entreprise de René Thibault qui œuvre dans notre quartier depuis plus de 40 ans et qui a aisément collaboré à sa fabrication à ses frais. Le Comité Central du Montréal Métropolitain de la CSN dont plusieurs membres vivent dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve a également contribué en commanditaire. La sculpture devait être le fruit du travail et d’initiatives locales. Elle devait être l’œuvre du quartier pour le quartier Hochelaga-Maisonneuve.

Grâce au savoir-faire d’André Bourgeois contremaître d’expérience à l’atelier de monsieur Thibault, les poutrelles et la base ont été assemblées à l’aide de rivets traditionnels comme cela se faisait dans le quartier au XIXe siècle et au début du XXe.

Le texte a été découpé dans l’acier à l’aide d’un jet d’eau. Derrière le texte est installé un luminaire de couleur bleue comme l’eau, l’azur et la spiritualité que nous partageons tous. Il illumine les mots par le dedans comme l’ouvrier est éclairé par le dedans.

De part et d’autre de la sculpture en haut des poutrelles est soudée une paire de gants. Les gants de Joseph symbolisent le travail véritable, son élévation et la résistance que démontrent tous les ouvriers aux forces de la gravité qui usent et tirent vers le bas. Des vrais gants d’ouvriers reproduits en bronze. Le bronze de l’art. Le bronze des civilisations depuis l’âge du bronze.

Au sommet de la poutrelle centrale a été fixé très solidement un casque de sécurité d’ouvrier en métal. Il est couvert de feuilles d’or du même type qui est utilisé dans les églises du quartier. Cet or est l’or d’un dôme architectural, un couvre-chef de dignité, de valeurs humaines et de noblesse de caractère. À l’époque où la Vickers était une usine active, les ouvriers qui y travaillaient savaient pertinemment que seulement 8% d’entre eux atteindraient l’âge de 65 ans. Pourtant, parce qu’ils croyaient que cela était leur destin, ils persistaient.

Tout dans cette sculpture a un sens précis. L’engrenage a 7 rayons comme autant de jours d’une semaine et 52 dents pour 52 semaines dans une année. Des cycles qui roulent et entrainent.

La base primaire est de 52 pouces de diamètre, la plaque secondaire a 24 pouces comme 24 heures d’une journée. 12 rivets maintiennent les plaques. Cela fait 12 mois, 12 heures, midi du lunch. Minuit du changement de journée. Beaucoup d’ouvriers travaillent à ce moment-là (Shift de nuit). La poutrelle centrale est de 8 pieds de haut, pour 8 heures de travail,  comme les murs de leurs logements, comme les 2×4, les feuilles de gypse, etc.

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Notre quartier et son histoire sont à lire dans chacune des composantes de la sculpture qui est actuellement devant la Maison de la culture Maisonneuve et se retrouvera sur le terrain de l’Église Nativité de la Sainte Vierge d’Hochelaga, un chef-d’œuvre architectural. L’église qui devait être la cathédrale de l’est lors de sa construction fêtera sa 150e année en 2017 en même temps que le 375e de Montréal.  La sculpture sera visible de la rue Ontario. Le curé  Jorge Muniz de la Paroisse et l’archevêché de Montréal ont généreusement accepté que du 1er décembre 2015 au premier décembre 2016 la sculpture soit déposée sur un socle entre l’église et la rue Saint-Germain.

Pourquoi naître ? Est une œuvre inhabituelle, une création spontanée, un «citoyen culturel» créé par l’esprit d’un quartier qui ne craint pas d’ouvrir ses portes à l’avenir. Un avenir artistique et culturel par lesquels il poursuivra la construction de son monde.

Entre le premier décembre 2015 et le 1er décembre 2016, ce nouveau «citoyen culturel» se cherchera une résidence permanente dans le quartier. Son créateur et les collaborateurs souhaitent tous que cette place soit en bordure de la rue Ontario.

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A propos Léopol Bourjoi

Pour le quartier Hochelaga-Maisonneuve, Bourjoi est l’ouvrier artiste. Il a depuis 1968, à 18 ans, présenté ses œuvres dans plus de 80 expositions solos et de groupe à Montréal, Laval, Québec, Labrador City et Washington. Durant un quart de siècle, il a parcouru usines et chantiers pour y apprendre les métiers et les valeurs des ouvriers qui construisent le monde matériel pour tous. À la fin de cette exploration, afin de valider son parcours d’artiste autodidacte, Bourjoi a à 46 ans obtenu une maîtrise en arts plastiques de l’UQAM. Depuis 2001 il produit ses oeuvres dans le bel atelier qu’il a construit de ses mains dans le quartier Hochelaga (son quartier) en 2000. Depuis il exprime par ses œuvres de plasticien et son écriture, la culture et les valeurs qu’il a adoptées.

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