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Sage-femme / La chronique de Leopol Bourjoi

Toutes les familles ont des histoires de vie extraordinaires à raconter. Pour la grande  famille québécoise, une de ces histoires de vie extraordinaire est la part autochtone de ses origines en cette région du monde.

Près de chez nous, à l’intersection des rues Darling et Sainte-Catherine, se trouve l’herboriste Desjardins, qui maintient présents à nos mémoires les remèdes que recèle la nature. Chaque fois que je passe devant le magasin, cela me rappelle la société naturelle que nous étions il n’y a pas si longtemps de cela.

Il y a à peine deux générations, ma grand-mère maternelle croyait beaucoup à cette pharmacopée nous venant de l’expérience millénaire[1] des autochtones[2] avec la nature. Elle en a fait usage toute sa vie.

En 1929, grand-maman était une jeune femme de 20 ans. À cette époque, comme aujourd’hui, quelques ambitieux croyaient faire mieux que la nature. Plutôt que de donner naissance au meilleur des mondes comme ils le prétendaient, ils ont provoqué une crise économique. Une crise qui a duré quelques années et est depuis devenue permanente, en nous submergeant de ses vagues successives comme le ferait le ressac de l’océan.

Plus la crise économique progressait, plus les médecins accoucheurs devenaient inaccessibles. Certaine uniquement de sa nature de femme, de sa culture héritée de notre proximité avec les autochtones et de sa très grande confiance envers les forces de la vie, grand-maman est devenue sage-femme. Au cours de sa vie, grand-maman a contribué, en demandant seulement une contribution volontaire à chaque fois, à la naissance de trois mille bébés. Beaucoup plus que la plupart des médecins de l’époque.

C’est pour cela que nos enfants sont nés à la maison. Je dis nos, plutôt que mes enfants,  parce que l’évolution naturelle de la vie ne me permet pas de voir cela autrement. C’est ainsi que la nature fait la vie sexuée depuis des millions d’années. Notre fille cadette a été le dernier bébé que grand-mère Noëlla a mit au monde. Ce dont ma mère, sa fille aînée qui portait le même nom qu’elle, était très fière tout en étant bouleversée.

Le jour de l’accouchement, ma grand-mère se rendait à la maison des futurs parents tôt le matin. Après avoir installé son attirail et s’être assurée que tout était prêt en cas d’urgence, elle accompagnait la maman en tricotant paisiblement, tout en conversant avec elle et en l’aidant au besoin.

Grand-maman, lorsqu’elle accomplissait son métier de sage-femme, recevait la vie comme elle se présentait. Que ce soit une fille ou un garçon, de 6 ou de 12 livres, qu’il se présente en siège ou qu’il s’agisse de jumeaux, cela importait peu.

Aucun bébé à naître ne faisait l’objet d’un choix ou d’une objection. Sans forceps, sans technologie, seulement avec ses mains et un peu d’huile, son art d’accoucheuse et beaucoup d’humilité devant ce qu’elle allait accomplir lui suffisaient pour contribuer à la naissance d’un bébé.

Ce n’est que passé ma trentième année, lorsque j’ai assisté ma grand-mère lors de la naissance de ma cadette, que j’ai vraiment compris ma nature d’artiste. Depuis des centaines de millions d’années, la nature fait essentiellement de la vie, des organismes vivants qui à leur tour produisent plus de vie et contribuent également à ce que l’environnement soit propice à plus de vie. Naissant humain, l’artiste produit plus de sens humain.

Einstein disait que le mental intuitif est un don et le mental rationnel, un serviteur fidèle, mais que nous avons créé une société qui honore le serviteur[3] et oublie le don. Le travail de l’artiste consiste à retrouver ce don.

Michel-Ange disait d’une sculpture qu’elle était déjà présente dans le bloc de marbre et que son art consistait à la libérer.

Lorsque j’ai imaginé la sculpture « Pourquoi naître ? », en demandant aux citoyens d’y participer collectivement, cela me semblait aller de soi. Ce n’était pas une occasion de me faire personnellement valoir comme me le reprochait sans cesse le premier représentant de notre arrondissement, mais plutôt pour montrer la nature historique de notre cher quartier qui n’attendait qu’un artiste en ait la sensibilité pour s’exprimer naturellement. Cela aurait pu aussi bien être un arbre superbe qui aurait soudainement poussé en pleine maturité au milieu de la ville.

Un monde obnubilé par le mental rationnel ne peut le comprendre, il ne peut même pas le voir lorsqu’on lui montre. Pourtant, ici au Québec, compte tenu de nos origines qui pour une certaine part remontent à plusieurs milliers d’années, notre démocratie devrait prendre modèle sur la nature de laquelle nous sommes toujours si près.

C’est-à-dire être accoucheuse de vie et être derrière tout ce qui cherche à naître et à exister normalement. Comme l’ancien maire Bourque lorsqu’il a, malgré les résistances, accepté d’appuyer la sculpture aux yeux de feu de Maurice Richard[4].

[1]     https://fr.wikipedia.org/wiki/Préhistoire_et_protohistoire_du_Québec

[2]   https://fr.wikipedia.org/wiki/Autochtones_du_Québec

[3]  https://www.ted.com/talks/iain_mcgilchrist_the_divided_brain

[4]   http://www.quartierhochelaga.com/kro-bourjoi-1504/

 

A propos Léopol Bourjoi

Pour le quartier Hochelaga-Maisonneuve, Bourjoi est l’ouvrier artiste. Il a depuis 1968, à 18 ans, présenté ses œuvres dans plus de 80 expositions solos et de groupe à Montréal, Laval, Québec, Labrador City et Washington. Durant un quart de siècle, il a parcouru usines et chantiers pour y apprendre les métiers et les valeurs des ouvriers qui construisent le monde matériel pour tous. À la fin de cette exploration, afin de valider son parcours d’artiste autodidacte, Bourjoi a à 46 ans obtenu une maîtrise en arts plastiques de l’UQAM. Depuis 2001 il produit ses oeuvres dans le bel atelier qu’il a construit de ses mains dans le quartier Hochelaga (son quartier) en 2000. Depuis il exprime par ses œuvres de plasticien et son écriture, la culture et les valeurs qu’il a adoptées.

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