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Scepticisme de l’ouvrier artiste

Pourquoi naître, si ce naît pour vivre ?

Pourquoi le travail, si ce naît pour rester en vie ?

Pourquoi ouvrier, si ce naît pour construire le monde à d’eux ?

Comment vivre, si ce naît ensemble ?

 

Croyant me rendre service, certaines personnes me conseillent de ne pas écrire trop compliqué pour les lecteurs du quartier Hochelaga-Maisonneuve. Personnellement, je n’y crois pas.

J’ai grandi dans ce quartier. Je lui dois le fond de ma pensée. Ma manière de comprendre les choses ressemble à la manière de ce quartier lorsqu’il croit que cela vaut la peine de prendre le temps de mesurer ce monde où nous n’avons pas le choix de vivre.

Cela ne s’est pas fait tout seul. Lorsque j’ai eu douze ans, mon père n’était plus à la maison. J’aurais bien aimé trouver rapidement un autre adulte pour le remplacer. À la place, j’ai trouvé des ouvriers qui m’ont enseigné leur métier et j’ai lu d’innombrables biographies.

Aucun des sujets des biographies que j’ai lues n’a été mon modèle préféré. Toutes m’ont inspiré, quelques-unes plus que d’autres. Y’a-t-il encore des modèles inspirants aujourd’hui ? Qui oserait affirmer que la ménagerie des super-héros de cellulose puisse servir de modèle à autre chose qu’une société faite de bruit et de fureur insensés? Un monde qui matraque avec allégresse ses enfants dès qu’ils font mine de sortir du rang.

En ces années-là, les modèles s’appelaient Charles de Foucauld, explorateur devenu misssionnaire, Henri Guillaumet, aviateur, Marie Curie, physicienne et chimiste, et bien d’autres du même calibre. Des hommes et femmes dont l’unique ambition consistait à devenir le meilleur d’eux-mêmes.

L’aviateur Guillaumet s’était écrasé en avion en montagne et avait dû marcher dans le froid et la neige durant cinq jours et quatre nuits. Lors d’un moment de découragement, il avait décidé de s’asseoir dos à un rocher afin qu’on voie son corps presque érigé au printemps. Il a alors pensé à sa femme qui l’attendait sûrement. Habité par cette unique pensée, il s’en est finalement sorti. Lorsque Saint-Exupéry l’a rejoint, Guillaumet lui a dit « ce que j’ai fait, je te le jure, jamais aucune bête ne l’aurait fait. ».

Pas mal plus accessible que de lancer un marteau de 100 kilos à l’autre bout de la ville. Plus prosaïquement, une vie, un caractère, doivent en toute conscience conduire à devenir tout bonnement humain.

Au début des années 1980, mon dossier d’artiste était inscrit à la banque d’intégration des arts à l’architecture. En 1996, dans le cadre de l’émission L’art à Montréal que j’animais, le directeur du programme à Montréal m’a confié qu’une de mes œuvres présente au dossier, la murale en hommage aux ouvriers de la Vickers, choquait les comités de sélection qui craignaient que je propose des œuvres représentant des ouvriers le poing en l’air. Il n’y a pas longtemps, une commission d’enquête s’est appesantie hors mesure sur les gros yeux qu’aurait fait un ouvrier. Ce qui venant d’un ouvrier semblait pire que tout.

Imaginez en 1966 ? Lorsque vous étiez fils d’ouvrier dans un quartier comme Hochelaga, vous étiez destiné à devenir ouvrier vous-même. Mes amis disaient qu’ils étaient comme leurs parents avant eux, nés pour un petit pain. Ils ne s’imaginaient pas vivre une longue vie. Ils savaient qu’ils seraient les bras et les jambes d’un monde qui, même s’il ne voulait pas d’eux, ne pouvaient se passer de leur multitude.

La quatrième révolution industrielle frappe furieusement à nos portes. Elle nous privera de tous nos moyens et ne tolèrera ses enfants que s’ils deviennent une multitude de consommateurs complaisants, prêts à payer un loyer pour tout ce qui semble faire vivre.

À seize ans, je croyais devoir choisir ma voie. J’ai alors dit à quelques amis proches qui m’appelaient « le philosophe » que j’irais avec eux dans les usines apprendre leurs métiers pour en faire de l’art. Je voulais délibérément voir par moi-même quel artiste sortirait des usines alors que ce monde ne cherche pas à former des artistes. Suivre les traces qui me semblaient marquées des valeurs du monde ouvrier de mes ascendants et de mes parents.

Je le sais maintenant, cela a fait de moi l’ouvrier-artiste.

C’est pour cela que l’artiste que je suis est philosophiquement présocratique en refusant de méprendre la carte pour le territoire. Comme les ouvriers, je regarde ce monde avec un certain scepticisme. C’est pour cela également que mes œuvres, par leur dignité intrinsèque, sont conçues et produites en faisant usage d’un beau métier.

A propos Léopol Bourjoi

Pour le quartier Hochelaga-Maisonneuve, Bourjoi est l’ouvrier artiste. Il a depuis 1968, à 18 ans, présenté ses œuvres dans plus de 80 expositions solos et de groupe à Montréal, Laval, Québec, Labrador City et Washington. Durant un quart de siècle, il a parcouru usines et chantiers pour y apprendre les métiers et les valeurs des ouvriers qui construisent le monde matériel pour tous. À la fin de cette exploration, afin de valider son parcours d’artiste autodidacte, Bourjoi a à 46 ans obtenu une maîtrise en arts plastiques de l’UQAM. Depuis 2001 il produit ses oeuvres dans le bel atelier qu’il a construit de ses mains dans le quartier Hochelaga (son quartier) en 2000. Depuis il exprime par ses œuvres de plasticien et son écriture, la culture et les valeurs qu’il a adoptées.

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