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Square Viger: la fin de «l’ultime dernier recours»

La fermeture du square Viger pendant deux ans, suivie de son rebranding de marque, sonne la fin d’un espace qualifié de «dernier recours» pour les itinérants les plus marginaux de Montréal. Survol d’un endroit mal-aimé qui prenait dans les saisons les plus chaudes une forme de jungle urbaine.

Les intervenants sociaux habitués de travailler près du square Viger relatent à quel point ce lieu pouvait former son propre microcosme des milieux les plus marginaux de Montréal. L’été, on pouvait y retrouver plus de 60 personnes, la plupart intoxiqués aux opiacés les plus puissants sur le marché. La hiérarchie sociale y était féroce. Les consommateurs se tenaient dans un coin et les revendeurs, équipés souvent d’une arme subtile comme un tournevis, se retrouvaient de l’autre côté. Et puis il y avait l’espace réservé au sexe, dans le fond à droite, sans parler des itinérants autochtones, les moins respectés dans la hiérarchie.

«La problématique, ce n’était pas les itinérants ou les consommateurs de drogues. Le problème, c’était plus les revendeurs et la violence qui venait avec», relate l’intervenant de proximité de l’organisme le Sac à Dos, Michel Calhouette. Celui-ci témoigne avoir vu beaucoup de scènes d’horreur au cours des années, par exemple des mares de sang ou encore des armes comme des couteaux, des marteaux et des tournevis. «Héroïne, cocaïne, crack, dilaudid, hydromorphone, on y retrouvait tous les opiacés», énonce-t-il.

Les causes de la fermeture

Depuis le 2 mai dernier, le square Viger est officiellement fermé pour accueillir des travaux qui visent le réaménagement du site. Une section entière du site web de Réalisons Montréal est consacrée au secteur. On y explique que le 375e anniversaire de Montréal était une occasion en or pour rénover les lieux et retrouver «un square visuellement dégagé, contemporain, convivial, sécuritaire et accessible».

Pour plusieurs organismes, dont le Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM), le 375e anniversaire de Montréal n’est qu’un prétexte pour refaire l’image de marque du square Viger et du même coup exclure la population itinérante. Pour l’ancien coordonnateur du RAPSIM, Bernard Saint-Jacques, les vraies raisons qui ont mené à la fermeture du square Viger sont l’ouverture du nouveau Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM) et le futur recouvrement de l’autoroute Ville-Marie.

«Les employés du CHUM étaient clairement mal à l’aise de prendre leur pause ou de manger leur repas dans un lieu où se retrouvaient plusieurs campements de fortune itinérants», explique Bernard Saint-Jacques.

Celui-ci considère incohérent de demander aux itinérants de partir de ce lieu, puisque la police elle-même allait y reconduire des marginaux qui voulaient consommer. «C’est prouvé que la police recommandait à des itinérants de se rendre au square Viger», dit-il.

Fermeture de l’espace public

D’autres organismes, comme SOS Itinérance, vont encore plus loin dans la dénonciation du processus. Pour le coordonnateur de l’organisme Alexandre Paradis, la rénovation des lieux coïncide dans une stratégie de fermeture de l’espace public. «La compagnie chargée du rebranding du square Viger est la même qui s’est occupée de travailler sur le parc Émilie-Gamelin, dit-il en référence à la compagnie d’urbanisme NIPPaysage. Ils vont donc faire le même processus commercial, c’est-à-dire transformer les lieux en endroit ouvert strictement aux potentiels clients

Alexandre Paradis, qui a lui-même vécu dans la rue entre 1998 et 2000, évoque que cette stratégie se fait très discrètement par l’entremise d’architecture à la mode et de design. «Juste le fait de mettre un bar, un gigantesque jeu d’échecs ou encore une troupe de cirque, ça envoie le signal que les marginaux ne sont plus les bienvenus dans l’espace», explique-t-il.

S’approprier les lieux

Cette analyse de la fermeture de l’espace public n’est pas partagée par tous les organismes communautaires. L’intervenante sociale Nathalie Bergeron du Sac à Dos travaille sur le terrain dans Ville-Marie depuis de nombreuses années. Celle-ci a pu constater les effets bénéfiques des travaux d’urbanisme effectués à Émilie-Gamelin.

«Pour moi, rénover un lieu insalubre comme l’est Viger ou comme l’était Émilie-Gamelin il y a dix ans, c’est une bonne chose. À Viger, ce n’était plus supportable, tu donnais un coup de pied dans le grillage près des campements itinérants et les rats sortaient à la tonne», souligne-t-elle.

L’intervenante de proximité approuve la thèse selon laquelle le CHUM et le recouvrement de l’autoroute Ville-Marie ont influencé les rénovations, mais elle rajoute que l’insalubrité et la sécurité du lieu sont aussi des facteurs.

Embellir le paysage

Du côté de NIPPaysage, l’entreprise ayant remporté l’appel d’offres fait par la Ville pour le renouvellement du square Viger, et qui est également à l’origine du réaménagement du parc Émilie-Gamelin, on assure que le square rénové sera inclusif et accessible à tous.

«Il y a des volontés de rendre le square public […] c’est un lieu qui va être ouvert, inclusif, qui va avoir toutes sortes d’activités», indique l’architecte paysagiste responsable du projet du square Viger Michel Langevin.

Bien que les structures de béton aidaient à protéger les itinérants des intempéries, ce dernier met l’accent surtout sur le fait que celles-ci décourageaient les passants de s’y aventurer, en raison justement de l’impossibilité de voir au loin. «Le fait que le square était au milieu de plusieurs voies de circulation, qu’il y avait des endroits où tu pouvais te cacher, beaucoup de murs […] faisait en sorte que ce n’était pas si invitant par exemple de le traverser en diagonale en flânant dans la ville», souligne l’architecte.

Si le plan initial était de terminer les rénovations du square Viger au printemps 2017 à temps pour le 375e anniversaire de Montréal, la Ville de Montréal a repoussé l’échéance d’un an le 18 novembre dernier. L’inauguration est maintenant prévue pour l’automne 2018. Le réaménagement du site, estimé à 28,3 millions de dollars, inclut la préservation de la sculpture-fontaine Mastodo, créée par l’artiste Charles Daudelin, la conservation de plusieurs pergolas et la création d’un café-terrasse et d’un mur interactif.

A propos Samuel Lamoureux

Samuel Lamoureux
Journaliste, improvisateur à la retraite, Samuel est un passionné de musique électronique, de littérature et de sociologie. Hochelaga-Maisonneuve l'a toujours fasciné par son pôle contre-culturel à Montréal. Rendez-vous au Pizza Piroz pour une discussion sur l'avenir du quartier.

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