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Tout près, tout autour

Mes lecteurs, je crois, ont déjà compris où je veux en venir avec mes textes. Depuis plus de 50 ans, je pratique l’art, qui est une incessante recherche de sens humain. Depuis plus de 50 ans, guidé par un insatiable besoin d’apprendre, je lis ce que d’autres hommes beaucoup plus avisés que moi ont compris du passé et du présent au fur et à mesure qu’il se déroulait.

Voyant ce que le monde, contrairement à tout ce que la science découvre, devient inconsidérément, j’écris sur notre nature en me basant sur les découvertes de ces auteurs. Ces innombrables découvertes mises ensemble me permettent d’entrevoir ce qu’est la véritable nature humaine, ce qu’elle essaie d’être lorsqu’elle se montre sans fard, avant que nous l’ayons trop pensée pour accomplir nos ambitions, avant qu’on en ait fait une baudruche méconnaissable. Ce qu’elle était avant le tragique homo oeconomicus et malgré le tonitruant transhumain à venir. Ce qui se fait toujours sans racines, sans nature ni surnaturel, sans culture humaine historique, afin d’ajouter, pour les uns, quelques dollars à leur pécule et, pour les autres, quelques mois d’existence de plus à leur éphémère ego, se croyant la raison d’être de l’univers qu’ils méprisent pourtant dans chacune de leurs pensées.

Marcel de Corte, dans son ouvrage intitulé L’homme contre lui-même, ne cesse de répéter que nous n’existons véritablement que lorsque nous sommes naturels et que nous acceptons qu’il y ait une part indicible à l’humain qui ne peut sembler être autre que surnaturelle.

J’ose écrire surnaturel comme Marcel de Corte en pensant à l’odeur d’un Bourgogne. Il ne pourrait y avoir odeur de Bourgogne avant qu’il y ait Bourgogne. Ce qui ne veut pas dire que l’odeur suffise à faire le Bourgogne.

Que nous exhalions le surnaturel ou que le surnaturel s’immisce en nous ne change rien à l’affaire. Vous ne pouvez les séparer l’un de l’autre. Il n’y a qu’ensemble qu’il peut y avoir du sens qui vaille la peine d’être qualifié d’humain.

J’écris sur les découvertes de la science qui nous permettent d’ouvrir de nouvelles lucarnes, nous permettant de voir le visage que montre l’humain avant de devenir des concepts sans vie ni cœur qui bat. Cette science que l’on nomme science de l’homme, comme si la science pouvait inventer l’homme. Quelle ineptie!

Inévitablement, cela me met à contre-courant dans un monde qui, pris par surprise par ce qui semble être une surpopulation humaine associée à un monde technologique insatiable d’énergie et de ressources, se croit seul créateur de lui-même.

Cela me place par contre, ce que je préfère, dans le sillage de pensée de Diogène de Sinope, Galilée, Montaigne, Jean-Jacques Rousseau, Marcel de Corte ainsi que Richard David Precht, pour n’en nommer que quelques-uns.

Il y a quelque temps, je lisais dans Le Devoir qu’au Biodôme de Montréal, un lynx privé de son milieu naturel auquel est lié son comportement pratiquait « une locomotion excessive et stéréotypée en forme de huit, toujours au même endroit. » Cela me fait penser aux embouteillages de la circulation automobile (mobile, vraiment ?) du matin et du soir.

Vous me direz que nous ne sommes pas des lynx. C’est pourtant pire dans notre cas, parce que nous y consentons nous-mêmes, malgré l’appel de liberté d’être qui devrait être irrépressible. Par les médias de masse, l’affabulation chez l’humain est parvenue à se substituer au réel.

Comme je l’ai déjà écrit dans un texte précédent, puisqu’il faut toujours répéter inlassablement les évidences, « aucune société ne peut être plus évoluée que l’espèce humaine elle-même. Si Diogène de Sinope vivait à notre époque, il pourrait tenir le même discours qu’il y a 24 siècles, sans se tromper de beaucoup. Il retrouverait en chacun de nous le même besoin d’être approuvé par la société. Il retrouverait la pulsion conformiste des élites. Il retrouverait la séduction du statut social derrière toutes les ambitions. » Par conséquent, puisque cela semble faciliter la vie, il n’y a pas de pulsion plus puissante que le besoin de se conformer et être approuvé dans sa pensée, même si c’est par le fourmillement social représenté par la rectitude politique et des anathèmes insensés populistes ou complotistes .

Tous les diplômés en art de l’UQAM connaissent bien, pour avoir dû l’étudier, les enseignements de Gaston Bachelard[1], philosophe à la généreuse barbe blanche. En 1961, Gaston Bachelard, alors âgé de 80 ans, habitait un petit appartement envahi par les livres, au cœur du 5e arrondissement de Paris. Lors d’une entrevue, on lui a demandé ce qu’il pensait de Paris.

Narquois, il a répondu : « Vous voulez dire la ville qui se trouve autour de notre quartier ? » D’autres hommes aussi sages de cette époque auraient pu donner la même réponse. Il était encore possible en ces années de distinguer ce qui aurait pu être modeste village de l’orgueilleuse et tyrannique beaucoup trop grande ville.

Pour cela, il suffisait de voir jusqu’où portait le regard, d’entendre jusqu’où portait une paire d’oreilles, de se rendre jusqu’où pouvaient porter les pas du marcheur selon les forces de chacun, pour comprendre comment la nature avait fait l’humain.

Nous devons, il serait plus que temps, accepter l’idée que ce n’est pas la société, ce n’est pas quelques élites en assemblées ou quelque docte spécialiste connaissant tout de presque rien qui ont fait tout ce qui vit et respire, y compris l’humain.

Nous devons pour cela accepter l’idée que la nature nous a fait, comme elle fait tout ce qui vit depuis des milliards d’années, à sa manière, en poursuivant des buts qui ne sont ni rationnels ni utilitaires au sens humain de ces termes.

Pour cela, ma compréhension du monde et ma motivation artistique me viennent d’un univers à la portée de mes pas, de mon regard, de mes oreilles et d’une poignée de main.

Pour cela, à gauche du portail poétique que j’ai installé l’année dernière entre notre résidence et mon atelier, j’ai fait graver par mon ami sculpteur, voisin d’Hochelaga de surcroît, Normand Blais : « Là où je vis, je fais mon nid. Là où j’ai fait mon nid, je grandis. Là où je grandis, je deviens. »

J’espère ainsi retrouver ma véritable nature qui ne peut se trouver ni de l’autre côté de la lithosphère terrestre, ni sur la lune ni sur Mars, comme certains hommes détachés d’eux-mêmes le croient.

Je vous invite tous à faire de même.

 

[1]
[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Gaston_Bachelard

 

A propos Léopol Bourjoi

Pour le quartier Hochelaga-Maisonneuve, Bourjoi est l’ouvrier artiste. Il a depuis 1968, à 18 ans, présenté ses œuvres dans plus de 80 expositions solos et de groupe à Montréal, Laval, Québec, Labrador City et Washington. Durant un quart de siècle, il a parcouru usines et chantiers pour y apprendre les métiers et les valeurs des ouvriers qui construisent le monde matériel pour tous. À la fin de cette exploration, afin de valider son parcours d’artiste autodidacte, Bourjoi a à 46 ans obtenu une maîtrise en arts plastiques de l’UQAM. Depuis 2001 il produit ses oeuvres dans le bel atelier qu’il a construit de ses mains dans le quartier Hochelaga (son quartier) en 2000. Depuis il exprime par ses œuvres de plasticien et son écriture, la culture et les valeurs qu’il a adoptées.

Un commentaire

  1. Irène Durand

    J’aime beaucoup ce texte. J’ai l’impression de lire Krishnamurti en ce qui a trait à sa profondeur.

    Je serais bien curieuse de voir les oeuvre de Léopol Bourjoi. Je suis également un produit de l’UQAM et j’habite le quartier Hochelaga depuis 11 ans.

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