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Un hommage aux travailleurs immortels / La chronique de Leopol Bourjoi (2/2)

Le 2 juin 2018, en compagnie de monsieur Pierre Lessard-Blais, maire de l’arrondissement Mercier—Hochelaga-Maisonneuve, mesdames Carole Poirier et Marjolaine Boutin-Sweet, respectivement députées provinciale et fédérale, et Bourjoi l’artiste, monsieur Antoine Chagnon, président de l’entreprise Lallemand, inaugurait la sculpture monumentale publique intitulée Triptyque du centenaire Lallemand 1915-2015. Il s’agit d’une œuvre d’art permanente en reconnaissance des travailleurs de l’usine qui se trouve sur la rue Préfontaine, au bout de l’allée centrale du beau parc fraîchement rénové Sarah-Maxwell, adjacent à la rue Lafontaine, dans le quartier Hochelaga.

Voici son histoire. Deuxième chronique.

Guidé par ces motifs forts de langage plastique et mettant à profit mes 50 années d’expérience, j’ai fait cette œuvre en collaborant étroitement avec messieurs Martin Cyr, directeur de l’usine, et Antoine Chagnon, jeune président de l’entreprise.

La sculpture dans sa forme finale est le résultat de cette collaboration étalée sur deux années et demie.

C’est ainsi que je l’ai présentée le 2 juin dernier en décrivant une partie des éléments la composant.

Il y a 3000 ans de cela, nous avons inventé l’écriture pour compter les moutons et les brebis. Après quelques siècles d’usage, compter est devenu conter, raconter des histoires.  Nous avons appris à nommer les choses et les êtres. Nos dictionnaires et encyclopédies sont remplis de centaines de milliers de mots.

Mais aucun terme, aucun mot, ne porte autant d’histoire et de sens qu’un nom propre, que le nom d’une personne qui vit ou a vécu.

Pour cette oeuvre, il ne pouvait y avoir de plus grande ni de plus profonde inspiration que la représentation formelle d’une constellation de 105 noms propres.

Cette sculpture est presque entièrement constituée d’acier inoxydable, couramment utilisé dans l’industrie alimentaire. Lorsqu’il est bien traité, l’acier inoxydable est un métal inaltérable, qualité représentative des valeurs de l’entreprise et de ses employés. Des valeurs familiales, de science et de vie par la production alimentaire qui habite l’usine depuis le début de son existence.

Le module central du triptyque, incluant le socle, est de 100 pouces, pour symboliser les 100 ans de l’usine. J’ai utilisé les mesures impériales qui étaient en usage lors de sa fondation.

À gauche, l’extrémité supérieure de la balise de l’année de fondation est oblique, comme le bout de la balise plus haute à droite, qui porte le nom du fondateur de l’entreprise. De la balise de gauche à la balise de droite, on peut tracer une ligne virtuelle qui accompagne la progression de l’entreprise au cours de son siècle d’existence, qu’on peut finalement relier au nom de son fondateur, porteur d’histoire et de sens.

À travers les 6 millimètres d’épaisseur du dur acier inoxydable, le nom de Fred Lallemand est découpé en grosses lettres.

Venu d’Alsace près des frontières de l’Allemagne, pour s’installer au Québec, il a rapidement reçu le sobriquet de « l’Allemand », qu’il a tout bonnement adopté, ce qui en dit beaucoup sur sa capacité à s’intégrer à notre société. Son entreprise se reconnaît maintenant à ce nom propre, Lallemand, chargé de sens et d’histoire.

Les vitraux ornés d’illustrations des églises ont longtemps fait office de mémoire tout en accomplissant une fonction pédagogique. Les vitrines et les affiches de notre temps également. J’en ai fait les deux panneaux latéraux, beaucoup plus légers et lumineux, du triptyque.

Celui de gauche est illustré d’une composition de photos en noir et blanc, comme l’étaient toutes les photos pour une partie importante du XXe siècle.

À la droite du mur des jubilaires, l’autre vitrine de verre imprimé est en couleur à l’encre de céramique sur verre trempé et laminé.

En informatique, la couleur est considérée avoir de la profondeur. C’est un autre élément de composition qui, pour moi, symbolise la complexité technologique du XXIe siècle tout en illustrant plusieurs produits dans lesquels les levures alimentaires sont utilisées. La boulangerie, de première importance, est tout en haut.

Finalement le module central du triptyque est entièrement fait d’acier inoxydable. Au centre, j’ai fixé un intercalé en creux, en acier inoxydable, que je dis tricoté, ce qui n’a pas été aisé à fabriquer. Il représente la spirale de l’ADN comme si elle était en trois dimensions.

Cet ADN symbolise l’entrée de l’entreprise au XXIe siècle, la dimension scientifique à la base de la production des levures, ainsi que la nature vitale de l’entreprise et de ses artisans.

De part et d’autre de cet ADN, j’ai fixé 12 plaques en acier inoxydable portant les précieux noms des 105 travailleurs ayant chacun oeuvré à l’usine durant 25 ans ou plus.

Les 12 plaques découpées à l’aide du procédé à haute technologie du jet d’eau représentent les 12 mois de chacune des années composant le siècle. Le chiffre 12 est également représentatif des 12 heures de l’horloge qui scandent la vie du personnel de l’usine.

Créer cette oeuvre a été pour moi un ravissement de tous les instants. Une belle aventure et une expérience d’une intensité incomparable.

A propos Léopol Bourjoi

Pour le quartier Hochelaga-Maisonneuve, Bourjoi est l’ouvrier artiste. Il a depuis 1968, à 18 ans, présenté ses œuvres dans plus de 80 expositions solos et de groupe à Montréal, Laval, Québec, Labrador City et Washington. Durant un quart de siècle, il a parcouru usines et chantiers pour y apprendre les métiers et les valeurs des ouvriers qui construisent le monde matériel pour tous. À la fin de cette exploration, afin de valider son parcours d’artiste autodidacte, Bourjoi a à 46 ans obtenu une maîtrise en arts plastiques de l’UQAM. Depuis 2001 il produit ses oeuvres dans le bel atelier qu’il a construit de ses mains dans le quartier Hochelaga (son quartier) en 2000. Depuis il exprime par ses œuvres de plasticien et son écriture, la culture et les valeurs qu’il a adoptées.

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