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Un soir de patrouille dans Hochelaga

J’y allais pour prendre des photos. J’imaginais un photoreportage Hochelaga by night, un peu trash, mais supportable. Je suis revenue avec quelques clichés, pratiquement inutilisables, car ils montrent, même partiellement, une réalité difficile à transmettre. Publier des images de cette nature va au-delà de ce que ma conscience peut assumer. Ce serait indécent. Pour des images-chocs de piqueries, de junkies ou de prostituées beurrées de maquillage cheap, il y a toujours les journaux à sensation. Puis, j’ai changé les noms des personnes que nous avons croisées, car c’est peut-être la seule chose qui leur appartienne encore.

Le soleil tombe sur Hochelaga. Mon collègue et moi passerons la soirée avec deux policiers, Anton et Dominique, du poste de quartier 23. Leur territoire va des rues Sherbrooke à Notre-Dame, et Viau à Alphonse-D.-Roy. C’est une soirée calme. Peu d’appels sur les ondes. Nous commençons par une ronde de routine. La rue Moreau demeure l’endroit le plus glauque du parcours. Dans son décor industriel, Stéphanie accroche des vêtements sur la clôture Frost où elle a entreposé son maigre butin. Anton ralentit, s’enquiert de sa santé en restant dans le véhicule. « Ça va? As-tu besoin de quelque chose? » Voyant son œil scellé par une infection ou un accident. Il sort lui parler, regarde de plus près l’enflure rougeâtre. Elle jase de son anniversaire, de la barre Mirage qu’elle a reçue. Vraisemblablement le seul cadeau qu’elle ait reçu.

Anton demande à Josée, une frêle jeune femme blonde qui attend le prochain client de l’autre côté de la rue, si elle sera là demain; il apportera des muffins pour l’anniversaire de Stéphanie. Nous apprenons qu’il existe une sorte d’esprit de solidarité entre certaines prostituées; elles se protègent, veillent l’une sur l’autre.

Talons hauts et téléphone cellulaire, cour arrière d'un immeuble industriel de la rue Moreau
Talons hauts et téléphone cellulaire, cour arrière d’un immeuble industriel de la rue Moreau

Travailleuses autonomes

Les filles de la rue connaissent les règles du jeu imposées par la loi. Rendre des services sexuels contre rétribution n’est pas illégal. Rouler des hanches pour exciter ces messieurs au coin de la rue, si on considère cela comme une forme de communication, oui. Il y a des filles qui sollicitent directement, pour accélérer les transactions, mais la plupart sont juste là, juchées sur leurs talons hauts. Les clients les reconnaissent en circulant sur les rues réputées pour ce commerce. Des femmes abîmées par la drogue, la rue. Elles ne s’appartiennent plus, expropriées de leur corps, elles flottent dans la ville à côté de leur âme. Leur démarche n’est pas celle de Julia Roberts dans Pretty Woman. Leur démarche saccadée est celle de femmes ravagées par le crack et un paquet de substances chimiques qui, à terme, fabriquent de véritables bombes à retardement.

Je n’arrive pas à me faire à l’expression « travailleuse du sexe ». Ces filles ne travaillent pas : elles se battent pour survivre quotidiennement, un client après l’autre, pour se procurer une roche de crack. Ce ne sont pas des conditions d’existence, c’est de la survivance.

On ne sait jamais dans quel état elles se trouveront, d’un soir à l’autre. Si elles ont passé la nuit dehors ou trouvé une piaule pour quelques heures. Puis, si elles sont avec un homme, c’est soit pour le commerce sexuel, soit pour leur amour commun des drogues dures. 

Au milieu de la rue

Dépendants affectifs

Dominique nous fait le récit d’un homme de bonne famille pour qui le party a mal tourné. Des fêtes qu’il organisait dans son beau condo de la place Valois à cette bagarre mémorable où il a failli y laisser sa peau. Comme d’autres, son existence a basculé, périclité, de lignes de coke en lignes de coke. Ce soir de juin, il se fait « enquêter » par nos hôtes alors qu’il est dans sa voiture en bonne compagnie. Le duo fait semblant d’être un couple. Enlacés, tous deux épris d’une même drogue forte, unis dans cette relation usée de multiples dépendances. L’intervention policière se déroule sans fracas, on demande des pièces d’identité, fait les vérifications d’usage auprès du Centre de renseignements policiers du Québec au moyen de l’ordinateur intégré à la voiture. On les laisse à leur malheur consommé dans l’habitacle d’une petite voiture d’occasion.

Entreprise familiale

La petite criminalité a bien des visages. Ce soir-là, les policiers procèdent à la fouille systématique d’un appartement où vivent une mère et ses fils. Les alentours et les occupants du logement ont été observés à différents moments et par plusieurs policiers. « On accumule les données et on se retrouve avec un dossier. » Des preuves qui ont permis à l’enquêteuse de se présenter devant le juge le matin même pour obtenir un mandat de perquisition, qui lui a été accordé.

Pourquoi cette frappe, ce soir-là, à cette adresse, alors qu’il y a des dizaines d’autres logements où le trafic de stupéfiants est connu? « Parce qu’il y a un enfant d’impliqué », explique la responsable de l’opération. Il s’avère que le plus jeune des fils est encore mineur et présente une déficience intellectuelle. Nous n’en sommes pas à une carence près dans ce capharnaüm aussi triste qu’insalubre. « Élevés à coups de câlisse pis de tabarnac : ils n’ont jamais connu autre chose », raconte Dominique. La vaisselle sale s’accumule depuis — quoi ? — deux semaines ? Peut-être plus. Les armoires sont passées au peigne fin, de même que les pièces qui servent de chambres malgré leur allure d’entrepôt. « Maman a fait des choses pas correctes pis là elle a des problèmes. » La femme part avec l’enquêteuse principale et passera la nuit en prison avant de comparaître le lendemain.

Tout se déroule dans le calme, discrétion maximale pour ne pas perturber le jeune de la maisonnée ni ameuter les voisins. Les policiers sont tous habillés en civil et les gyrophares de leurs véhicules demeurent éteints du début à la fin de l’opération.

Du haut de ses six pieds et quelques, un agent inspecte les lieux avec respect. Vérifie les bouteilles de liqueurs qui peuvent être truquées avec un double fond et les canettes de produits dans les armoires, les matelas, les vêtements… « Il n’y a pas grand-chose ici, à part des punaises de lits », fait-il remarquer. Ce n’est pas comme dans les films. Il ne lance pas les tiroirs par terre. Un peu plus et il s’excusait de ne pas replier les vêtements.

La mosaïque la plus triste

Juste avant de partir du PDQ 23, nos hôtes nous offrent une visite commentée des lieux. Affichée au mur du corridor, la plus troublante des mosaïques qu’il m’ait été donné de voir. D’un côté, les filles de la rue, des visages, noms et caractéristiques : six feuilles pleines à craquer, 28 visages par page. Faites le calcul. Un jeune homme à travers cette masse de femmes sans âge, mais toutes marquées par la consommation de drogues dures. En comparaison, on parle d’une quinzaine de prostituées dans le quartier Parc-Extension. À côté, le tableau des revendeurs de drogue, une mosaïque plus modeste, des visages d’hommes, rough and tough. Quelques pages de ces types qui n’ont ni l’air ni le curriculum vitæ des anges. Un ou deux visages de femmes dans le lot.

Intervention policière

Le message, essentiellement, des policiers : on intervient quand les citoyens nous le demandent. En d’autres mots, s’il y a des appels au poste à propos de bruits récurrents, d’incivilités en tous genres, on peut s’attendre à voir débarquer les forces de l’ordre. Autrement, ils parcourent les rues, l’œil vigilant, à l’affût de tout élément inhabituel. Parfois, c’est un conducteur au comportement nerveux ou une voiture garée d’étrange façon. Les policiers sont aux aguets, prêts à faire face à un événement qui perturbe la quiétude des résidents, ou encore la sécurité des personnes, celles-là mêmes qui dérangent par leur comportement erratique, désordonné.

« Tout’ se peut — imagine le pire et dis-toi que, quelque part, c’est déjà arrivé. » Dominique a beau dire qu’il s’est fait une carapace avec les années, quand je regarde dans le bleu de ses yeux, je sens que la tristesse, jumelle de la compassion, perce la carapace de temps en temps. « J’te dis, tout’ se peut. » Des animaux en putréfaction dans des logements, une personne en crise qui se promène toute nue au beau milieu de la rue, des piaules tellement insalubres que ça dépasse l’entendement… Ils ont tout vu, ou presque.

Yeux d'un policier dans le rétroviseur
Patrouilleur, poste de quartier 23

Fin de soirée

Le quart de travail achève, encore quelques minutes avant 23 h. On retourne sur la rue Moreau où une ambulance est garée, vis-à-vis du campement visité plus tôt. C’est Stéphanie. Anton ne fait ni une ni deux, quitte le volant et s’élance dans le véhicule d’urgence. « C’est Stéphanie. Son œil la faisait trop souffrir », indique sa copine d’en face qui remercie les policiers de leur attention. « Moé, ceux qui disent que vous êtes juste des …, ils vous connaissent pas. Ils ne savent pas ce que vous faites pour nous autres. » Quand nous leur parlons de leur mauvaise réputation, de leur image ternie dans la foulée des événements du Printemps érable par exemple, les policiers haussent les épaules. Un gros bof. « On fait notre travail… C’est plutôt nos familles qui en souffrent. »

A propos Annie Gaudreau

Annie Gaudreau
Formée en lettres, Annie travaille en communication Web depuis plus de dix ans. L’avenir des médias, la notion de quartier culturel et l’urbanisme font partie de ses sujets de prédilection, en particulier la façon dont l’aménagement de l’espace urbain contribue à créer des liens entre les individus. Elle croit à l’innovation sociale dans le développement économique local et à la puissance de la voix citoyenne. Elle porte une affection profonde à Hochelaga-Maisonneuve, le quartier où elle élève ses enfants.

11 Commentiares

  1. Claudine St-Germain

    Un beau texte sur une réalité qu’on soupçonne sans la connaître vraiment, même quand on habite le quartier. Merci.

  2. Catherine Lebel

    Trop facile de juger. Trop difficile de comprendre. On voit? On condamne. Sans même prendre le temps d’écouter ces gens. Mais ont-ils seulement le goût de parler?

  3. Si triste mais vrai, j’habite Dezery/Adam,le coeur du redlight hochelaguois, je croise ses femmes à tout les jours. Elle n’ont effectivement rien à voir avec les  »prostitués hautes-gammes » comme on les voit dans les films hollywoodiens. Elles sont inoffensives, et ne font de mal à personne. Au début nous étions craintif de vivre dans un quartier avec autant de prostitués mais bien vite nous vires qu’elles ne font aucun mal, elle sont juste une triste décoration déchue et dénuée de sens commun. En fait la plupart d’entre elles sont malheureusement déjà mortes.

  4. Wow, quel beau texte profond! J’ai moi aussi visité ce quartier et j’ai vue tellement de tristesse dans les yeux de ses habitants. Merci aux policiers du poste 23 pour leur bon travail!

  5. Merci pour cet superbe article.

  6. Félicitation pour cette article qui m’apporte des larmes.

    Moi je vis avec une policière depuis quelques années. Souvent les gens jugent mal leurs travail. Combien de fois on voit nos conjoint(e) revenir du travail le cœur brisé par la violence faite aux enfants ou femmes, ou encore le décès d’un papa ou autres !! Regardez au-delà de l’uniforme ce sont des gens qui ont des sentiments tous comme vous et souvent ils travaillent dans des conditions inhumaines de chaleur ou d’horreur. Ceux qui chiales en recevant leurs billets d’infractions sont aussi souvent les premiers a ce plaindre de la vitesse dans leur rue ou du STOP non respecté. Ils travails dans un monde négatif personne les appels pour leur dire merci ou bonjour, seulement quand ca va mal. Cessez de mépriser ces policiers qui tente a tous les jours de sécurisé votre petit nombril. Ces personnes porte un uniforme qui vous protège mais qui les protège eux quand l’uniforme tombe !!! Souvent laisser seul a leur pleurs losqu’ils entrent du travail. Dites-leur bonjour, donnez leurs une bouteille d’eau quand il font la circulation a 30 degré celcius, vous verrez l’être humain derrière le badge. Je pourrais en écrire un roman mais bon c’est pas mon job. Vous verrez des Anton et des Dominique il y en a beaucoup d’autres.
    Bravo a tous les policiers pour leurs travail exceptionnel !!!

  7. Dominique Nancy

    Très bon reportage Annie. J’aime tes photos, tu le sais, mais là je viens de découvrir ta plume. Au plaisir de te lire à nouveau.

  8. Je travaille aussi dans les services 9-11 en tant que paramedic, et pour etre en contact frequent avec la police je suis content de lire un texte aussi representatif. Les policier/res qui nous entourent en font enormement pour les citoyens mais aussi pour leur confreres de services, je leurs leve mon chapeau!

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